mercredi 6 mars 2013

Grève nationale des producteurs de café en Colombie


Ce n'est pas seulement le café, c'est le modèle agricole et économique

Nous avons vu les paysans occuper les routes du pays, prêts à affronter n'importe quelles conditions climatiques, à mettre de côté le travail dans leurs parcelles, à affronter la faim, mais toujours dans l'optique d'exiger des conditions de travail décentes pour ceux et celles qui ont permit au pays de croître depuis plus de 80 ans. Nous les avons vu exposer clairement leurs revendications en 5 points qui démontrent que la crise n'est pas seulement celle du secteur du café mais celle de toute l'agriculture, tout en mettant en évidence que le modèle économique et ses politiques sont la principale cause de cette crise généralisée dans le pays. Nous avons été témoins du soutien chaque jour plus fort de la population qui continue de rejoindre la grève.

Les producteurs de Cacao se mobilisent aussi. Jours après jours se sont unis au mouvement de plus en plus de paysans dans d'autres départements. Au quatrième jour de grève il y a déjà, dans le département du Cauca, quatre points de blocages routiers. Les camionneurs et le mouvement indigène ont rejoint la lutte. D'autre part, dans les villes et les villages, ailleurs que sur les routes, se manifeste la solidarité avec les grévistes, par des initiatives de soutien aux personnes qui résistent sur les blocus, grâce à des collectes de vivres et de produits de toilette. 


La grève des producteurs de café n'a pas seulement généré la solidarité, mais, surtout, elle a réveillé les consciences dans tout le pays. « Cette mobilisation explosive et puissante a toutes les caractéristiques de l'insurrection des villageois et artisans de Socorro en 1789 ; elle ressemble aux récentes manifestations des indigènes dans le Cauca qui ont donné lieu à l'expulsion des militaires à Toribio. » écrit Horacio Duque. Mais face à l'indignation croissante et généralisée, le gouvernement continue de faire comme s'il ne se passait rien, comme si la grève n'avait pas de sens, et en écho à sa position, les médias de masse focalisent l'opinion publique sur la démission du Pape.

Le gouvernement non seulement a ignoré les revendications des paysans producteurs de café mais en plus, il les attaque et les crible de balles. Face à cette mobilisation pacifique, massive, soutenue par différents secteurs et totalement cohérente, le gouvernement a donné une réponse réellement sauvage. L'ESMAD [escadron mobile anti-émeutes, équivalent des CRS en France] a attaqué de manière brutale les manifestants, et à Garzon, dans le Huila, a causé la mort d'un manifestant et laissé des dizaines de blessés. Jour après jour, les personnes mutilées et les blessés sont de plus en plus nombreux sur tous les lieux de blocage des routes du pays. Comme si cela ne suffisait pas, ils ont aussi envahi leurs campements, ont brûlé leurs vivres, les tentes, les marmites et ont mangé leurs réserves. La manière de procéder de l'ESMAD est totalement grotesque et misérable, on dirait que beaucoup oublient qu'ils agissent au nom du gouvernement.

Le journal de RCN [chaîne de télévision nationale] du vendredi midi, montre des informations internationales concernant l'abus des autorités policières en Afrique, qui ont frappé et traîné sur le sol une personne, jusqu'à causer sa mort. L'information est présentée de manière isolée, comme du jamais vu auparavant, comme si dans ce pays ça n'existait pas, comme si ici, l'ESMAD n'existait pas. L'ESMAD, créé en 1999 en Colombie, est une entité de « contrôle » qui existait déjà dans d'autres pays pour réprimer le droit à la manifestation. Comme au Pérou, en Argentine ou au Chili, entre autres, dans ces pays où, comme en Colombie, prédomine un modèle économique de spoliation qui s'impose par les politiques gouvernementales.

Aux dernière nouvelles, autour des points de blocage des producteurs de café dans le Cauca, la présence des forces de l'ESMAD a considérablement augmenté. Mais cela n'effraie pas les manifestants qui au contraire viennent de plus en plus nombreux. De plus, les consciences se sont réveillées dans d'autres secteurs. En témoigne à Bogotá et dans d'autres villes du pays la manifestation contre le système de santé actuel. Des fonctionnaires de santé, des médecins, infirmiers, étudiants et patients se sont mobilisés contre ce système qui ne soigne pas, mais tue.

Un système nuisible, depuis l'attention déshumanisée dans les centres des Entreprises Prestataires de Santé (EPS), l'attente pour les consultations, le manque de temps pour établir un diagnostique sérieux, jusqu'au refus d'accès au Plan Obligatoire de Santé (POS) [permet l'accès général à la santé]. Mais aussi l'impossibilité de réaliser les traitements nécessaires puisque de nombreux patients se voient obligés de couvrir par leurs propres moyens les frais des traitements qu'ils devraient recevoir de la part des EPS. Des médecins obligés de prescrire certains médicaments au lieu de ceux qui seraient nécessaires. Des patients dont les maladies s'aggravent du fait de ne pas avoir été reçus à temps, qui meurent en faisant la queue pour demander un RDV, qui meurent car les traitements dont ils avaient besoin n'étaient pas couverts pas le POS.

Les patients n'ont pas à mendier leurs droits, les médecins et fonctionnaires de santé n'ont pas à faire passer les règles du commerce des EPS au dessus des critères médicaux et éthiques. Les gens sont descendus dans la rue pour dénoncer les abus concernant leurs droits fondamentaux de la part d'un système qui a séquestré la santé et l'a convertit en commerce.

D'autre part, les paysans de Cajamarca n'ont pas baissé la garde face aux attaques de la compagnie minière Anglo Gold Ashanti et de ceux qui prétendent discréditer leur lutte légitime pour faire cesser l'exploitation minière sur leur territoire. Le gouvernement approuve ouvertement la venue d'une entreprise minière dont la mauvaise réputation est connue dans le monde entier, du fait des constantes violations des Droits de l'Homme qu'elle commet, et ose poursuivre et accuser de guérilleros les paysans qui protègent la plus grande partie des réserves alimentaires du pays.

Aujourd'hui, 2 mars 2013, le président de la République et le président de la fédération nationale des producteurs de café annoncent à travers les médias de communication officiels la fin de la grève, après être supposément arrivés à des accords qui permettront l'augmentation des subventions du café de 60 000 pesos à 115 000 pesos colombiens [soit de 25, 5 euros à 48, 8 euros pour une charge de 125 kilos, pour les exploitations de moins de 20 hectares ; et 95 000 pesos (38 euros) pour 125 kilos pour les exploitations de plus de 20 hectares, le prix de vente de la charge devant être inférieur à 650 000 pesos, soit environ 276 euros]. Sans aucun doute, il s'agit là d'une stratégie de plus pour manipuler les producteurs de café et tromper l'opinion publique étant donné que l'augmentation des subventions bénéficiera seulement aux marchands de café, et que cette mesure est bien trop insuffisante face à l'ampleur du problème. Les producteurs de café ont de leur côté bien précisé que tout accord sera conditionné par l'inclusion des cinq points qu'ils revendiquent : 1) Prix rémunérateur du café ; 2) Non à l'industrie minière dans les zones de production de café ; 3) contrôle des prix des fertilisants et des engrais ; 4) solutions concernant les dettes et les saisies par les banques 5) Non à l'importation du café.

De plus, peu après les déclarations du gouvernement, les leaders de la grève ont démenti ces affirmations en rappelant que lors de cette réunion les vrais représentants n'étaient pas présents, tout en confirmant que les blocus continueront jusqu'à ce que soient signés les accords de la table de concertation.

Toutes ces mobilisations ne sont pas le produit d'une coïncidence, et sont loin d'être isolées. Tous et toutes nous nous reconnaissons et nous nous sentons représentés par ces secteurs qui se mobilisent pour différentes causes ayant la même origine : l'ouverture au libre commerce, les Traités de Libre Commerce (TLC), tout ce à quoi nous nous sommes tant opposés mais qu'ils ont quand même approuvé. Un modèle économique qui ne voit pas dans les richesses naturelles et la diversité culturelle la possibilité d'un peuple souverain mais des ressources et des ouvriers de dernière classe pour les entreprises étrangères. Un modèle qui, durant les dix dernières années de gouvernement, est devenu de plus en plus agressif, cherchant à renforcer l'appareil militaire, laissant de côté l'agriculture pour mieux la livrer aux entreprises d'extraction minière, selon la ligne politique centrée sur l'économie minière défendue par Santos. Cette grève n'est pas seulement des producteurs de café, c'est celle de tout le secteur agricole, qui remet en question le projet politique de Santos qui vise à soumettre tout un pays à vocation agricole à une économie minière.

Tissu de Communication de l'Association de Cabildos Indigènes du Nord du Cauca – ACIN
Colombie – 2 mars 2013
http://www.nasaacin.org/nuestra-palabra-kueta-susuza/5404-no-es-solo-el-cafe-es-el-agro-y-el-modelo-economico


Quelques éléments additionnels de compréhension :


« Nous pensons que ce qui précipite ce phénomène sans précédent est le fait que dans les zones de production de café prédominent la faim, le chômage, la désespérance et l'énervement, ayant pour cause différents facteurs : la baisse simultanée, d'environ 40 % dans chaque cas, du volume des récoltes et du prix interne d'achat, qui imposent de produire à perte. »

« Pour compléter l'absurde, a été nommé [par le gouvernement] comme responsable de sortie de la crise générale du secteur quelqu'un si fanatique du dogme néolibéral qu'il a été capable de dire que « dans tous les pays qui réussissent la monnaie est réévaluée », alors même que la réévaluation engendre une baisse de 40 % du prix de vente du café en dollars, pour les producteurs, et détruit la totalité de l'industrie et de l'agriculture nationale. Des fous. Mais dangereux car ils sont au pouvoir. »

Extraits de « Pour comprendre la grève des producteurs de café et de cacao »
Par Jorge Enrique Robledo, Bogotá,1 mars 2013.



« Ainsi, ce qui était impensable avant est en train d'arriver, comme cela s'est produit avec des produits comme le riz, le blé ou le maïs depuis le début du « libre » commerce : nous sommes sur le point de passer d'un pays auto-suffisant en café à un pays importateur, du moins durant ces jours de crise. L'an dernier ont déjà été importés 900 000 sacs de café pour approvisionner le marché interne, et le pays a perdu 4 millions de sacs ces quatre dernières années, la production passant de 11 millions de sacs de café vert en 2008 à 7 millions en 2012. Cela signifie que les producteurs de café – petits, moyens et grands, car la magnitude de la crise est telle qu'elle affecte tout le monde – ont perdu quantité de revenus, de tout le café qu'ils ont arrêté de produire. Et ce qu'ils ont réussi à produire a été produit à perte. Comme l'explique un producteur de Belén de Umbría, les coûts de production par « arrobe » (12,5 kilos) varient entre 60 000 et 70 000 pesos colombiens (entre 25,5 et 30 euros), mais on leur achète entre 40 000 et 50 000 pesos colombiens (entre 17 et 21 euros), selon la qualité du grain. »

« Il est nécessaire de rappeler que la crise du café n'affecte pas seulement les 550 000 familles qui vivent de ce produit et qui génèrent le tiers de l'emploi rural national, mais aussi à la majorité de la population des zones de production de café. Comme le disait un producteur de Supía, Caldas : ''si nous nous n'avons pas de revenus, qui va payer les conducteurs des jeep, ou acheter des produits à la boulangerie, à l'épicerie ?'' »

Extraits de : « Le pourquoi de la grève civique nationale des producteurs de café »
Par : Laura Gutiérrez Escobar Bogotá, 22 février 2013
moir.org.co/El-por-que-del-paro-civico.html



Traduction et commentaires : Camille Apostolo – Tejido de Comunicación ACIN
6 mars 2013

dimanche 18 novembre 2012

Les peuples originaires au milieu de la guerre


6 novembre 2012

Manuel Rozental, fondateur du « Tissu de Communication et relations externes » de l'Association de Cabildos Indigènes du Nord du Cauca (ACIN) analyse l a guerre colombienne depuis la perspective des peuples originaires.

L’Histoire de la résistance du Peuple Nasa est une de plus parmi toutes celles qui peuplent l'Amérique (Abya Ayala). Sa lutte, marquée par la répression, les assassinats de leaders et les massacres, a permit la reconnaissance de 544 000 hectares comme territoire indigène, en plus d'avoir réussi une réforme constitutionnelle de 1991 où ont été rédigés les Droits fondamentaux des peuples originaires.

« La première action, fondamentale, est la résistance des peuples à chaque étape, depuis la conquête espagnole jusqu'à maintenant. Une fois que l'on a reconnu qui était l'agresseur, quelle stratégie il use, quels objectifs il a, et, en prenant en compte ces éléments, le peuple se réorganise en s'appropriant ce dont il a besoin pour résister à l'agression. Voir, penser et agir. C'est le cadre général. Et là s'abat cette agression du néolibéralisme, du Plan Colombie, de la globalisation et des multinationales qui sont les bénéficiaires de tout ceci. » raconte Manuel Rozental, médecin, « communicateur », stratège et activiste colombien exilé au Canada, fondateur et premier coordinateur du Tissu de Communication et Relations Externes de l'Association de Cabildos Indigènes du Nord du Cauca (ACIN). 



Quel est le contexte de lutte sur le territoire ? Quels sont les ressources qui sont en jeu ?

C'est la toile de fond : ce qui a été analysé par l'ACIN et par tous les peuples indigènes de Colombie durant trois ans c'est qu'avant les propriétaires terriens venaient pour créer de grandes haciendas et exploiter la terre et les indigènes, les afro-colombiens et les paysans. Ce qui a changé récemment c'est que maintenant la dispute territoriale est encore pire et elle se joue avec un acteur différent, corporatif, supranational et transnational : un acteur externe. C'est ce qui se joue dans tout le pays. La général Pace, à l'époque commandant du Commando Sud des États-Unis (puis commandant pendant la Guerre d'Irak et finalement commandant de toutes les forces des USA), a expliqué au congrès des États-Unis qu'il y avait cinq motifs de sécurité nationale pour les nord-américains sur le continent : l'eau, l’oxygène, le pétrole, la biodiversité et l'activité minière. Juste après sort le document du Plan Colombie.

Et le document relatif à ce Plan, élaboré aux États-Unis, parle d'une occupation territoriale dans le but d'accéder aux ressources vitales pour les corporations transnationales et le capital que représente et sert les États-Unis. Dans la zone Nord du Cauca il y a toutes ces ressources, mais en plus il s'agit d'un couloir stratégique entre la côte pacifique et les plaines orientales, et, avant tout, c'est le cœur de la résistance populaire non-violente (ce qui ne veut pas dire pacifique) au projet d'occupation territorial.

Qui sont ceux qui exécutent cette politique dans le Cauca ?

Il y a deux composants. Il y a une stratégie centrée sur le militaire, très sophistiquée et de longue date, qui est l'intention de transformer la guerre, et peu importe d'où elle vient, en une manière d’accéder aux territoires stratégiques. C'est quelque chose qu'il est difficile de comprendre depuis l'extérieur, selon la logique qui affirme qu'il y a un camp armé des gentils, et un camp armé des méchants. Mais toujours est-il que depuis un point de vue géostratégique, il importe peu que la guerre vienne des insurgés ou des combinaisons de paramilitaires ou l'armée, police et forces armées de l’État, légaux ou illégaux, ce qui est est important c'est que le résultat final de la guerre soit l'expulsion et la spoliation du territoire pour accéder à ces ressources et désarmer la résistance.

C'est le point de vue militaire. Mais le Plan Colombie combine terreur et guerre avec la propagande et la politique publique. La Plan Colombie parle de « Consolidation », ce qui signifie le transfert de fonds à des programmes sociaux : santé, éducation, logement, alimentation, marchés et contrôle des militaires. C'est la carotte et le bâton. Le message pour la population est : au choix : ou vous vous soumettez à ces politiques et en échange vous donnez le territoire et le travail aux multinationales ou vous prenez des coups de bâton. C'est à cela finalement que contribuent les insurgés (guérilla), dans le Nord du Cauca, qui est dans le secteur d'influence des FARC.

D'autres part on peut voir la présence de nombreuses ONG de gauche ou de droite sur le territoire, avec chacune son langage, mais qui viennent toutes supplanter l’État en termes de plan sociaux, divisant au passage les communautés ou substituant par exemple les cultures et la projection collective pour leur bénéfice propre et finalement celui du régime, c'est à dire, de l'accumulation de capital des transnationales. Si les communautés n'acceptent pas, la réponse est qu'il n'y a pas d'argent et qu'il y a la guerre. Les insurgés et l'armée viennent occuper le territoire, avec entre 15 000 et 30 000 soldats, en plus de la police et de toutes classes de services secrets militaires, et en même temps on voit plus de FARC que jamais dans l'histoire du Nord du Cauca, qui transforment le territoire ancestral et autonome en un théâtre d'opérations militaires. C'est la même dynamique que l'on observe pour tous les peuples indigènes du pays.

Et quelles sont les action menées par les peuples indigènes ?

La première action, fondamentale, est la résistance des peuples à chaque étape, depuis la conquête espagnole jusqu'à maintenant. Une fois que l'on comprend que le modèle économique actuel est le problème fondamental, tout devient clair, et ce qui est clair c'est que tous seuls nous ne pouvons rien. Jusqu'à maintenant le mouvement indigène, et en particulier le peuple Nasa, avait lutté pour résister et défendre son identité et sa culture. Ce qu'il continue de faire, mais maintenant il comprend que pour le réussir, il faut s'unir avec d'autres peuples, d'autres cultures car ce projet de spoliation et d’ethnocide est global et l'agresseur n'est même pas sur son territoire, mais est transnational et supra-gouvernemental. C'est là que se prend la décision éthique et stratégique consolidée dans un agenda qui commence par le modèle économique et ses stratégies de terreur, de propagande et de guerre. Reconnaître et dépasser enfin le fait que nous, les peuples de Colombie, nous n'avons pas, nous n'avons pas pu construire d'agenda propre et que par conséquent nous allons négocier pour obtenir quelques miettes de notre oppresseur. En parallèle, du fait que les paramilitaires comme la guérilla tuent les gens, en 2001 se rétablit la garde indigène pour exercer le contrôle communautaire sur le territoire avec des hommes, des femmes et des enfants. Avec ces deux choses combinées nous avons pris la décision -la première en 2001 mais la plus grande en 2004 – de créer cet agenda et de convoquer le Premier Congrès Indigène et Populaire. La « Minga » part de Popayan et arrivera à Cali, des montagnes jusqu'à la route panaméricaine . Ce fut l'année du pic de popularité d'Uribe, qui a été surpris de s'entendre dire qu'ici il n'est pas populaire et que nous ne voulons pas de son modèle de libre commerce.

Par Collectif Colombiens au Sud.

dimanche 14 octobre 2012

Lire et comprendre la Terre Mère est notre principe de communication


10 octobre 2012

« Lire les signes du corps, comprendre le chant des oiseaux et le bruit de la rivière, fait partie de notre communication ancestrale, spirituelle, indigène », il s'agit d'une des nombreuses réflexions menées au sein du groupe de travail Communication et Systèmes d'Information, dans le cadre du Congrès de l'Organisation Nationale Indigène du Cauca (ONIC). 

L'objectif pour lequel se sont réunis les indigènes et non-indigènes, « communicateurs communautaires », journalistes, « communicateurs sociaux », autorités traditionnelles, femmes, anciens, jeunes et le reste de la communauté participant au Groupe 9 de Communications et Systèmes d'information, a été d'échanger sur les réussites et les difficultés du Conseil de Communication (ONIC); réfléchir sur la communication indigène ; échanger sur les contextes politiques liés à la communication des peuples indigènes, et proposer quelques idées de travail qui seront fondamentales pour les mandats que devra assumer le prochain Conseil de Communication, représentant les différentes régions.

Hilber Humegé, actuel Conseiller de Communication de l'ONIC a informé sur le travail de visibilisation et de dénonciation continue qu'ils réalisent à travers le site web, la radio, des supports papiers et des vidéos. Il a également présenté le processus de communication de l'ONIC, de l'Association de Cabildos Indigènes du Nord du Cauca (ACIN) et l'Organisation Indigène d'Antioquia (OIA), qui a porté ses fruits avec la seconde édition du Festival de Cinéma et Vidéo Indigène, et la Rencontre de Femmes Réalisatrices, deux occasions de partager les expériences de communication du continent. 


Les participants ont reconnu l'effort de visibilisation, de gestion et de dénonciation réalisé par l'ONIC, tout en suggérant plus d'accompagnement des processus de communication communautaire des peuples, afin d'arriver à articuler et à travailler en réseau, ce qui manque cruellement aujourd'hui face aux agressions perpétuées à l'encontre des peuples indigènes. « Nous avons besoin d'échanger nos expériences de manière constante, créer des espaces de formation ; construire une toile de travail commune ; donner de la viabilité à nos médias », ont exprimé quelques participants.

Par ailleurs, le travail au sein de ce groupe de Communications et Systèmes d'Information, s'est concentré sur l'analyse du sens que l'on donne à la communication et du rôle que jouent les médias communautaires dans les processus de résistance indigène. « Avant d'avoir des téléphones, des ordinateurs, des caméras, des micros, on communiquait déjà. Écouter le chant d'un oiseau qui nous annonce la mort ; sentir un signal dans le corps qui nous avertit du danger ; parler autour du feu et écouter nos anciens ; chanter et rêver notre histoire et notre mémoire. C'est COMMUNIQUER » . Il est alors apparu évident et nécessaire d'aborder avec plus de profondeur la communication « propre », car la majorité des processus de communication se sont concentrés sur l'utilisation de moyens de communication externes, laissant de côté les formes et les espaces spécifiques d'une communication culturelle, spirituelle.

« Nous devons reconnaître, comprendre et valoriser notre communication indigène, ce que nous sommes avec la Terre Mère, tout en s'appropriant et transformant les moyens de communication externes en outils de soutien aux résistances et aux Plans de Vie ». Communiquer n'est pas seulement parler au micro, utiliser une caméra ou écrire sur un ordinateur. Pour les indigènes, communiquer c'est harmoniser tout ce qui est dans son entourage afin de défendre la vie et le territoire.

« Dans le Cauca c'est le conflit armé, à la Guajira c'est l'exploration, à pleins d'endroits, de l'industrie minière...L'agression que nous sommes en train de vivre en tant que peuples indigènes obéit à un système économique transnational qui ne cherche qu'à accumuler des richesses et à convertir notre Terre Mère en marchandise. C'est pour cela que nous devons identifier ces stratégies d'extermination et comprendre qu'elles font partie d'un même modèle. C'est de cette manière que nous pourrons y résister. » En ce sens, la communication doit s'aborder en fonction des contextes que vivent les peuples, afin qu'ils en définissent eux-mêmes la fonction. Par conséquent, si nous communiquons juste pour utiliser les médias, nous répondons au modèle qui nous coopte, mais si nous communiquons à travers nos propres formes et moyens appropriés, afin de faire prendre conscience de cette agression et arriver à ce que les communautés soient informées et mobilisées, nous communiquons pour défendre la vie sous toutes ses formes. 

Sur la base de ces réflexions et conversations, se sont détachées des grandes lignes à prendre en compte dans le Plan Stratégique que doit construire et assumer collectivement le prochain Conseil de Communication de l'ONIC, à partir de l'importance que mérite la communication indigène et l'usage stratégique dont doivent faire l'objet les médias utilisés :
  • renforcer et soutenir tous les espaces de formation et de diplomation en communication existants dans les macro-régions.
  • Promouvoir le travail articulé entre tous les processus et expériences de communication indigène.
  • Récupérer les productions de communication afin de les distribuer dans toutes les organisations indigènes.
  • Réaliser des rencontres permanentes de communicateurs et communicatrices afin d'évaluer et projeter les propositions de communication qui s'acheminent dans les territoires.
  • Travailler les stratégies de durabilité de gestion des moyens de communication.

Finalement, il est proposé de créer un Observatoire de Communication pour faire un suivi des processus de la base, mais aussi afin de soutenir et d'accompagner le Conseil de Communication de l'ONIC. De la même manière, il a été proposé d'approfondir et de continuer à travailler la communication pour la défense de la vie à l'intérieur des communautés, afin de construire une Politique Publique de Communication Indigène, que réponde en premier lieu aux nécessités réelles liées au contexte actuel des peuples indigènes, et dans un second temps aux requêtes du gouvernement.

Tissu de communication – ACIN

jeudi 20 septembre 2012

Projections itinérantes dans le Cauca, Second Festival de Cinéma et Vidéo Rodolfo Maya

-->
Rodolfo Maya fut et restera le leader indigène du Resguardo de Lopez Adentro Corinto, assassiné par des groupes armés ne partageant pas les idéaux des peuples indigènes. Rodolfo a été assassiné car il a toujours maintenu une position claire concernant la défense du territoire et de la vie. En son honneur, les membres de l’École de Communication et du Tissu de Communication pour la Vérité et la Vie de l'Association de Cabildos Indigènes du Nord du Cauca-Colombie, ont réalisé le premier Festival de Ciné et Vidéo Rodolfo Maya en 2011.


Cette initiative a aussi permit de rendre visible les différentes expériences de lutte des peuples indigènes d'Amérique Latine qui, par l'image en mouvement, ont généré une conscience politique au sein des communautés indigènes qui vivent les problématiques de la militarisation et de la spoliation de manière similaire.

Cette année, le festival cherche à générer des espaces d'analyse et de réflexion chez les différents peuples afro-descendants, paysans et indigènes de Colombie. Ainsi, de nouveau, le Tissu de Communication, ainsi que le réseau AMCIC, CLACPI et les étudiants diplômés de l'Ecole de Communication, se donnent rendez-vous à différents endroits du Cauca afin de projeter sur les écrans communautaires les images de résistance, lors du « Second Festival de Cinéma et Vidéo Rodolfo Maya », dans le cadre du Festival International de Ciné et Vidéo des peuples indigènes.

Ces projections itinérantes se réaliseront durant le mois de septembre 2012 sur les territoires de Jambalo, Canoas, Corinto, Miranda, caloto, Toribio, Toez, Caldono, Totoro, Silvia, Morales et Tierradentro. Elles seront aussi réalisées dans la commune de El Placer dans la Vallée du Cauca, à Medellin et à Manizales. Par le biais de ces projections, nous cherchons à stimuler et accompagner de manière directe les communautés qui vivent de plein fouet les problématiques sociales du pays.

Les derniers faits de violence dans le Nord du Cauca ont encore confirmé que la Colombie vit une situation de conflit armé depuis des années. Cette guerre se propage et devient une stratégie d'ouverture du territoire à l'exploitation minière et des hydrocarbures ainsi qu'à la privatisation de l'eau et des ressources naturelles, ce qui perpétue le processus d'extermination des peuples indigènes du pays.

La stratégie des médias de communication alternatifs dans le Cauca a été de générer une conscience collective face aux réalités qui sont présentes dans tous les peuples et communautés. Pour cette raison, cette édition du Festival Rodolfo Maya sera un événement public où peut participer toute la communauté en général afin d'analyser et réfléchir à ces problématiques. Chaque activité permettra également de se rencontrer entre peuples, partager notre musique, nos spécialités culinaires et nos savoirs, car il s'agit d'un moment propice pour se connaître et tisser des propositions qui sans doute apporteront un grain de sable à l'édifice de la transformation de nos réalités. 


Ainsi, des visiteurs internationaux participeront à certaines projections et viendront donc au Cauca afin de connaître les problématiques du conflit armé qui affectent directement ces peuples qui demandent une justice sociale depuis plus d'un demi-siècle.

Enfin, le Tissu de communication invite les médias alternatifs du Cauca à appeler leurs communautés à participer aux présentations des œuvres audiovisuelles qui contribuent à l'analyse critique des problématiques qui frappent tous les peuples du continent. 

Programmation : http://festivalrodolfomaya.blogspot.fr/

Tissu de Communication de l'Association de Cabildos Indigènes du Nord du Cauca – ACIN. Colombie. 
Traduction : solidaritépeuplenasa

mercredi 22 août 2012

Ils demandent pardon aux victimes mais continuent de tuer

« Ils sont descendus de la moto et se sont réfugiés sur le bord de la route, et c'est là qu'ils ont tiré sur l'enfant ». Efrain Silva Julicue, a été assassiné, touché par un fragment d'une grenade lancée par l'armée colombienne, dans l'après-midi du mardi 21 août 2012, à El Venadillo, en limite du Resguardo de Huellas-Caloto.
Efrain Silva Julicue étudiait au Centre Educatif El Pedregal – Guasano, il avait 15 ans et avait deux sœurs et deux frères qui vivaient à El Credo, un hameau du Resguardo de Huellas-Caloto. La famille Silva Julicue, se retrouve avec 4 enfants, vivant des cultures du café, de la banane et de la yuca, et, en été, quand il n'y a plus rien, ils se voient obligés de travailler comme journaliers, avant de retourner, en hiver, à la finca.

Efrain est sorti accompagné de son père, pour aller à El Palo – Caloto, en moto, où ils allaient photocopier des documents dont Efrain avait besoin pour l'école. « On allait à El Palo, mais on a du lâcher la moto sur le bas-côté et se jeter au sol, j'ai eu le temps de me cacher dans une tranchée, ils ont jeté une grenade juste à côté et à mon fils, un fragment lui est atterri sur le torse. Mon fils était blessé et comme l'armée était en train de monter, et qu'ils pouvaient me le prendre, je l'ai emmené avec moi et ici il a finit par mourir » exprime avec résignation Antonio Silva.

Il y a un an, le 16 septembre 2010, fut assassinée Maryi Vanesa Coicue, touchée par des fragments d'une bombe lancée par les milices des FARC. Ce jour là, la communauté du Nord du Cauca a exigé qu'ils arrêtent de s'en prendre aux enfants, dans ce conflit qu'ils ont implanté sur notre territoire. Mais Maryi n'a pas été la seule, au contraire, de plus en plus d'enfants sont tombés durant cette guerre, jusqu'à quand ?! Nous souhaitons que nos enfants, nos anciens, nos jeunes et nos femmes ne soient pas mêlés à cette guerre.

La vie d'Efrain s'est éteinte par un fragment de grenade lancée par l'armée colombienne, Don Antonio, son père, s'est sauvé par miracle, « l'armée a commencé à mitrailler et à lancer des grenades parce qu'ils ont vu qu'on se jetait dans le fossé... la grenade fut lancée du côté de l'armée car ils étaient à côté d'une maison et c'est de là qu'est parti le tir, et la guérilla était de l'autre côté... quand mon fils est tombé, il était à quatre pattes, j'y suis allé et je l'ai arraché des rafales de balles, j'ai du le transporter, en passant par le bord de la route, et personne ne m'a aidé, je l'ai monté sur la moto et je l'ai emmené plus loin, au hameau El pajarito du Resguardo de Huellas-Caloto, je croyais qu'il allait revivre » raconte avec douleur Antonio Silva.

Avec toutes ces morts, il est clair qu'en Colombie, la guerre est une excuse pour continuer d'imposer le « Modèle colombien » - Plan Colombie. Une combinaison spécifique de terreur, propagande et de politiques (traités au service du libre commerce). La raison d'être de l'Etat Colombien est d'impulser cette « libération » des territoires, richesses, marchés, revenus et travaux pour le bénéfice des transnationales. 

Ce « Modèle Colombien » est maintenant la formule d'usurpation qui est appliquée aux autres pays qui sont dans la ligne de mir des explorateurs. Ce modèle s'est étendu à des pays comme le Mexique, le Paraguay, le Pérou, le Honduras, le Guatemala, la Bolivie, l’Équateur, le Brésil, le Chili et l'Argentine. Toujours imposé dans la terreur.

La résistance indigène du Cauca continue mais nous ne pouvons pas tomber dans le piège des discours et des fausses promesses du gouvernement colombien, car les politiques du capital sont imposées année après année et à chaque fois se renforce le monstre de la spoliation des multinationales qui veulent s'approprier nos territoires, nos Plans de Vie, de nos rêves et de la vie toute entière.

Nous devons continuer la lutte contre ce modèle économique et contre tout ce qui porte atteinte à la vie. Lorsque nous demandons à Don Antonio, le père d'Efrain, un message pour ceux qui nous lisent et nous écoutent, au milieu de cette guerre, sa réponse est un silence d'impuissance, un silence de douleur et un silence de larmes. Accompagnons la famille Silva Julicue et toutes les familles victimes du conflit armé que vit le Cauca et la Colombie.

Tissu de Communication de l'Association de Cabildos Indigènes du Nord du Cauca

jeudi 9 août 2012

Photo-reportage : Toribio Cauca, actions de contrôle territorial face a la guérilla 11 juillet 2012

Le 11 juillet dernier, à Toribio, Cauca, suite aux plusieurs jours de combats entre l'armée nationale et la guérilla des FARC, les communautés indigènes, fatiguées de cette guerre et de tous ces civils tués lors des échanges de tirs dans le village, ont décidé de se réunir pour agir et expulser les acteurs armés du territoire. L'armée nationale tout comme la guérilla ne peuvent légitimer leur présence sur le territoire indigène, les communautés indigènes veulent leur autonomie par le biais de leur gouvernement autonome et du contrôle territorial réalisé par la Garde Indigène. Ainsi, différents commissions organisèrent des activités de contrôle territorial, dans le but d'obtenir le retrait des deux groupes armés du territoire Nasa.


A Toribio, la communauté s'est réunie pour s'organiser contre le conflit armé.



 
Tandis que le président Santos descendait de son hélicoptère pour se rendre au conseil de ministres, que les avions et les hélicoptères survolaient la commune de Toribio, que les militaires et la police s'installaient dans chaque maison, la communauté indigène Nasa, mobilisée suite aux affrontements subis depuis plusieurs jours – et depuis des années- se réunissait afin de sigmifier au président et ses troupes qu'ils n'étaient pas les bienvenus sur leur territoire ancestrale. 

 
 
Avec l'arrivée du président Santos, le nombre de soldats et l'intensité de la guerre ont augmenté.



Tournant le dos aux pirouettes stratégiques de Santos, la communauté et les autorités indigènes se sont réunies en Assemblée Permanente et ont décidé de continuer les actions de contrôle du territoire. Que le président reste à discuter avec ses ministres, qu'il continue de déblatérer ses mensonges. Car la communauté continuera de se défendre toute seule, car elle n'a pas besoin qu'on la défende. 


Le président n'a même pas daigné recevoir le peuple Nasa pour écouter sa voix, ses décisions et ses revendications. Il a accepté de recevoir quelques représentants, mais les indigènes ne s'y trompent pas : les Nasa savent depuis longtemps que les négociations avec quelques représentants ne servent qu'à légitimer les actions du gouvernement sans prendre en compte la communauté. « Ici il y a des morts et personne ne fait rien » crient des femmes, « tout ce que nous avons reçu c'est des balles ! »


  Trois commissions se sont formées pour balayer le territoire, dans le but d'expulser les acteurs armés légaux et illégaux de la zone. Pendant qu'une commission grimpait jusqu'à la tour de téléphonie mobile (colline Berlin), une autre descendait en direction de Tierrero, où la guérilla maintenait un barrage de contrôle, à deux kilomètres à peine de Toribio.





 
Barrage de la guérilla sur la route de Toribio.






  
Une chiva (bus) et plusieurs camionnettes remplies de villageois et villageoises, ainsi que des véhicules de presse, sont descendus jusqu'à la rivière dont les berges étaient minées. La Garde Indigène y ramassa plusieurs obus artisanaux que la guérilla avait laissé. Les munitions de la guérilla sont jetées dans de nombreux champs, et si la Garde Indigène ne les détruit pas, ce sont les enfants qui, en jouant au ballon, marchent dessus, perdent la vie et leurs rêves.













 Après avoir nettoyé les rives de la rivière, la commission descendit jusqu'au barrage du 6eme Front des FARC, où quelques guérilleros surveillaient les voitures qui montaient jusqu'à Toribio.

Le gouverneur indigène, avec le soutien de la communauté, a fait part des décisions de l'assemblée au groupe armé. 


Ils exigèrent leur retrait et l'arrêt des tirs dans le village et ses alentours, qui affectent gravement la population civile. La guérilla a accepté de se retirer, sans toutefois prendre en compte la position de la communauté concernant le conflit armé. 

Tejido de Comunicación - ACIN
tejidocomunicacion@gmail.com
 Traduction : solidaritepeuplenasa


mercredi 8 août 2012

La vraie paix des peuples c'est la liberté de leurs territoires

1er Août 2012
Quand nous, les indigènes, nous déclarons à tout le pays que nous ne voulons plus de groupes armés sur nos territoires, nous savons que ceci ne sera pas la fin de la guerre sur notre territoire. Pour nous il est clair que ceci est seulement un pas vers le retour à notre Terre Mère. Pour les Nasa comme pour les autres communautés indigènes, afros et paysannes, également touchées, il est très clair cette guerre est le produit des multinationales avec l'aide du gouvernement. Pour vivre en paix, les multinationales doivent s'en aller !

Le président et ses délégués doivent comprendre qu'ils ne peuvent pas prétendre une négociation de la guerre des balles et du sang par la guerre froide de la soumission et de l'exploitation de la Terre Mère par les entreprises multinationales. Car les abus que subit notre peuple ne datent pas d'aujourd'hui, ça fait 10 ans que nous affrontons l'intensification du conflit. Avec toute la douleur et le sang que ça nous a coûté, nous voulons que cela soit bien clair: qu'ils ne peuvent sous-estimer ce processus, car il s'agit d'un processus et pas d'un mouvement conjoncturel, que nous ,les indigènes du Nord du Cauca, nous ne voulons pas la paix dont parle Santos et Timochenco, nous ne voulons pas la paix de ceux qui utilisent notre lutte et nos efforts pour nous réduire au silence et nous donner des ordres. La paix que nous voulons est celle de l'harmonie de la Terre Mère , harmonie qui signifie la sortie de tout ce qui porte atteinte à la vie, la sortie définitive des transnationales qui produisent la guerre afin de piller notre territoire et commercialiser ses richesses.

Nous déclarons au pays tout entier que nous ne voulons plus de guerre chez nous. La réponse du gouvernement représenté par le ministre de l'intérieur, est de ne pas tenir parole en ne venant pas à la réunion avec les autorités indigènes à Popayan, avec l'excuse de participer à une autre réunion à Bucaramanga. La réponse de la guérilla par la lettre de Timochengo est aussi irrespectueuse; avec un certain cynisme, il dit que la lutte de la guérilla est la même qu'assume le mouvement, et esquive les exigences des autorités indigènes face aux attaques continues à la population civile et au recrutement des enfants et des jeunes, tout en disant « si l'armée s'en va, nous nous en allons aussi ». Le jeu de la violence continue, leurs réponses prétendent nous placer où, supposément et irrémédiablement, il y a juste deux chemins, par lesquels ce seraient eux qui décideraient pour nous. Et comme si ça ne suffisait pas, maintenant les paramilitaires réapparaissent, menaçant nos autorités et nos territoires, d'une manière peu différente à celle de l'armée et de la guérilla, comme s'ils avaient un accord, car tous sont gênés par une communauté organisée et en résistance.

Car les communautés indigènes ne reçoivent pas les ordres qui ne sont pas de leur propre communauté, celles-ci gouvernent en obéissant (comme le disent si bien les zapatistes), l'orientation pratique de la communauté étant définie par la communauté elle-même. La communauté exige la sortie de toutes les transnationales, car ce sont elles qui profitent des dommages faits à la Terre Mère.

Les peuples originaires, tous, veulent en finir avec la guerre sur leurs territoires. La lutte des Nasa pour expulser les acteurs armés est la même lutte que celle des Awa dans le Nariño, qui dans l'exercice de la loi d'origine et de la juridiction spéciale indigène ont expulsé l'entreprise minière « La Esperanza » située illégalement dans le Resguardo La Turbia, communauté de Peña Caraño. La communauté Awa a déjà reçu des menaces du fait de ces actions mais affirment qu'elles continueront d'expulser toutes les entreprises minières qui envahissent et spolient les territoires.

C'est la même lutte que celle des indigènes, afros et paysans du Putumayo, qui ont décidé de se mobiliser pacifiquement et freiner les violations que leur a imposé le gouvernement national, sans consultation aucune des communautés, avec les projets de développement d'infrastructures et d'extraction de ressources, dû à l’essor de l'expédition de licences pour l'exploitation minière, d'hydrocarbures et de ressources naturelles qui rend vulnérable leur territoire et leur culture.

C'est la même lutte que mènent d'autres peuples du continent. Les frères Mapuches se sont mobilisés pour refuser les politiques racistes, violentes et discriminatoires de l'état - élaborées lors de son « Sommet de la sécurité » - et afin de définir les mesures qui leur permettent de faire front à la forte attaque qui a affecté gravement leur communauté ces derniers jours. Ils ont dû supporter la brutalité de la police qui a gravement blessé des enfants et des personnes âgées, a fait de fausses accusations, ainsi que l'intensification de la militarisation des zones où ils mènent les récupérations pacifiques des terres collectives.

C'est la même lutte que nos frères péruviens qui se sont soulevés contre le projet Conga de l'entreprise Yanacocha (consort formé par l'entreprise américaine Newmont, qui détient 15% des actions, la péruvienne Buenaventura, qui détient 43%, et la Corporation Financière Internationale, une institution qui appartient à la Banque Mondiale et possède 5%), qui malgré l'agression brutale du gouvernement aux mains de l'armée contre le peuple de Celedin, les entreprises et le gouvernement n'ont rien pu faire contre Cajamarca car aujourd'hui les communautés de tout le Pérou se mobilisent à Cajamarca pour la défense de l'eau.

De la même manière, les frères zapatistes du Chiapas affrontent un grave risque d'agression et de déplacement de presque 200 personnes soutenant l'EZLN, dans la communauté indigène de San Marcos Aviles, étant donné que depuis les élections mexicaines en juillet les menaces à l'encontre de cette communauté ont augmenté. Mais leur mobilisation continue. Après plusieurs jours de caravane, ils sont arrivés à la capitale du pays pour enchaîner avec une marche « dans le but d'exiger le respect de leurs droits à la terre comme peuples originaires et que ne leur soient pas spoliés les 130 hectares par la commune et le gouvernement de l'Etat. »

La lutte des Nasa n'est pas un projet séparatiste, c'est une lutte pour le droit à l'exercice autonome de contrôle territorial et n'est pas un soulèvement récent mais un processus ancestral. La défense de la vie et de l'harmonie de la mère terre n'est pas seulement une lutte pour le peuple Nasa, ou pour les peuples indigènes qui la défendent mais pour tous et toutes. Cette lutte n'est pas seulement pour expulser les entreprises minières avalisées par le gouvernement et celles qui envoient leurs armées pour réprimer les peuples qui sont un frein à leur commerce macro-économique. Nous sommes fatigués qu'ils viennent tous nous parler de la paix, quelle paix ? Il y a beaucoup de paix selon chacun des intérêts. La seule paix que nous voulons c'est celle de nos territoires libres d'entreprises d'exploitation et de concessions minières. Dehors les multinationales, allez-vous en de notre Terre Mère !
Tissu de Communication des Cabildos Indigènes du Nord du Cauca – ACIN - Colombie
Traduction au français : solidaritépeuplenasa