samedi 27 juillet 2013

Résistance au Catatumbo, une lutte historique pour une vie digne

 [ce texte n'est pas écrit par le Tissu de communication mais par un de ses étudiants de l'école de communication organisée par celui-ci, qui fait maintenant partie de la Mochila Ambulante]
Je vous transmet un texte écrit il y a une quinzaine de jours par la Mochila Ambulante, média alternatif colombien, qui explique le soulèvement des paysans du Catatumbo, région de Colombie. Les paysans du Catatumbo subissent en ce moment une répression sans pitié, qui a fait plusieurs morts et de nombreux blessés, de la part d'un Etat qui refuse tout dialogue avec les paysans et paysannes.
Bonne lecture, merci de diffuser.


Résistance au Catatumbo, une lutte historique pour une vie digne

Depuis quelques semaines un nom peu connu hante les médias de communication et les couloirs des institutions gouvernementales et des organismes internationaux. Il s'agit du Catatumbo, une région de Colombie, au Nord-Est, dans le Nord du département de Santander, où naît la rivière qui porte son nom, qui court tout au long des montagnes de la cordillère orientale colombienne et débouche sur le lac de Maracaibo, au Vénézuela.

On dit que l'origine du mot catatumbo proviendrait de la langue Catatumbari qui signifie Lumière Constante du Ciel, ou, selon une autre version, du nom d'un arbre y qui pousse, le Catatú. Quelle est l'importance de ce territoire ? Pourquoi a t-il été le centre des débats du pays ces derniers mois ?

La réponse est claire, même si elle n'est pas simple. Les paysans de ces montagnes mènent une grève avec blocus des routes depuis presque un mois. Ils se sont mobilisés par désespérance, à cause de la faim, à cause de la stigmatisation et de la violence qui leur est affligée depuis plus de 50 ans, quand des centaines de colons-paysans provenant des régions voisines et des autres zones du pays sont arrivés dans ces montagnes et forêts chaudes.

Cependant, ces terres sont exploitées depuis bien avant. Durant la première invasion européenne, les Bari, peuples originaires de cette zone, ont mené une dure résistance contre les espagnols, résistance qui a duré presque deux siècles, jusqu'à ce que l'invasion idéologique et mentale réussisse à les enfermer dans centres coloniaux où ils furent évangélisés. Ce qui a eu pour résultat la destruction à petit feu de leur tissu social, décimant leur population et mettant en péril leurs traditions culturelles.

Toutefois, durant le Xxème siècle, le Catatumbo a été violemment envahi. Le Général Rafael Reyes, président de Colombie, concéda au Général Virgilio Barco Martinez les terres du Catatumbo, celles étant supposément des « Friches nationales », une figure juridique appelée plus tard la « Concession Barco ». Mais cette concession ne s'est pas faite avec des fleurs et des cadeaux... ou peut-être quelques-uns... Ils ont offert des bombes et des balles aux indigènes Barí qui résistaient avec leurs flèches et leurs dards, pendant que les habitants et les communautés étaient bombardés et mitraillés par les avions du « progrès ».

Puis, les explorations pétrolières ont commencé, avec elles l'exploitation du pétrole brut et l'enfer pour les habitants du Catatumbo. A ce jour, 83 ans ont passé sans que soit améliorée la vie des catatumberos et catatumberas.

Avec l'exploitation pétrolière est arrivée la colonisation, et des centaines de familles paysannes ont commencé à défricher la forêt, à monter leurs fermes et établir leur vie dans ces montagnes et forêts. C'est de cette manière que la population paysanne commence à s'implanter dans la zone, laboure la terre, cultive la Yuca (sorte de manioc), les bananes légumes, maïs et fruits qui leur suffisent à peine pour survivre, car malgré les grandes richesses que l'on trouve sur ce territoire, ses habitants n'ont rien vu d'autre que la pollution et l'ignorance de l’État et des entreprises d'exploitation.

Dans les années 80 les mouvements insurgés se sont installés dans la région, historiquement en lien avec les zones de colonisation et les économies déclarées illégales par l'ordre en place. Présence qui s'enracine dans les montagnes et les forêts du Catatumbo, à travers les guérillas des FARC, de l'ELN, en plus d'une dissidence de l'EPL, selon les dires, démobilisée aux débuts des années 90.

Par celles-ci, les cultures de coca se sont généralisés, surtout sur les communes montagneuses, où cette plante est largement cultivée et de laquelle vivent des milliers de paysans, car les productions de cultures vivrières et d'autres produits agricoles sont difficilement commercialisées étant donné que les prix des produits sont décidés par un intermédiaire ou commerçant, profitant du fait que les routes et l'infrastructure en général de la zone sont réellement précaires. Une preuve de plus que l'exploitation par les multinationales et les grandes entreprises capitalistes n'amène rien d'autre que la pauvreté aux habitants des terres exploitées et richesse et « prospérité » pour les propriétaires terriens et industriels.

Des dizaines d'années d'exploitation n'ont laissé que pauvreté et violence pour les habitants. Dans cette région les rivières et l'eau abondent mais n'est pas potable car elle est pollué par l'exploitation pétrolière, à ceci s'ajoute la contamination et la désertification de la terre que génère l'agro-business de la monoculture de Palme (pour l'huile) qui s'est implantée suite aux massacres et incursions paramilitaires des années 90 et 2000.

Car ces durant ces années-là qu'est arrivée la terreur démesurée et la tronçonneuse néolibérale qui veut s'approprier et expulser les paysans du Catatumbo, pour permettre l'entrée des monocultures de palme. Monocultures qui ont principalement bénéficié à Carlos Murgas, Ministre de l'agriculture de Pastraña qui s'est enrichi avec les terres qu'ont habité autrefois plus de 11 milles paysans assassinés lors de plus de 60 massacres et d'assassinats sélectifs, en plus des centaines de milliers de déplacés qui ont dû fuir de leurs parcelles, terrorisés par les sévices et la cruauté avec laquelle ils furent dépossédés de leurs terres pour que s'installe le grand capital. Toute cette vague de violence et d'expropriation a commencé à la fin des années 90, quand le Bloc Catatumbo des Autodéfenses Unies de Colombie-AUC (paramilitaires) est entrée dans la région sous les ordres de Salvatore Mancuso, lequel a admis et raconté, en version libre, les crimes sus-mentionnés.

C'est précisément après l'installation du paramilitarisme au Catatumbo que la foire aux terres pas chères a commencé et que le business agro-industriel a commencé à se développer de manière vertigineuse. La vieille stratégie du capitalisme, de génération de richesse par l'expropriation de tiers, la fameuse accumulation par dépossession, ouvrait un nouveau chapitre au Catatumbo.

Mais ceci n'est pas un cas isolé. Dû à l'action de groupes paramilitaires, particulièrement dans le Nord et l'est du pays, les monocultures se sont étendues, créant une espèce de ceinture composée principalement par la palme qui va depuis l'Uraba jusqu'à l'ouest et jusqu'au Catatumbo, sur la frontière avec le Vénézuela , en passant par le Magdalena Medio, les Monts de Maria et le Sud de Bolivar, lieux qui ont été particulièrement affectés par la violence contre les mouvements sociaux et les paysans, qui a ouvert la porte à l'instauration des monocultures, entre autres, d'un bout à l'autre du pays.

La grève

Comme en 1985, 1986, 1996 et 1998, les paysans ont recommencé à s'organiser, à hausser la voix et à se manifester par des actions directes après des dizaines d'années d'abandon étatique. Encore une fois, la seule manière d'être écouté a été le blocage des routes et la grève. Plus de 13 miles paysans se sont mobilisés sur deux endroits dans le Nord de Santander, Ocaña et Tibú. Le premier endroit : une commune par laquelle passe l'unique route jusqu'à la côte caraïbe, et le second : un des endroits les plus proches de la République Bolivarienne du Vénézuela.

Les premiers jours du blocage, des routes d'accès et de sortie de ces communes ont été bloquées par les paysans, qui exigent la déclaration de la Zone de Réserve Paysanne du Catatumbo, la détention immédiate et indéfinie des éradications forcées et violentes des cultures de coca par les forces publiques et un investissement social adapté à la région, en plus de l'arrêt de la stigmatisation, persécution et emprisonnement des paysans qui cultivent et récoltent les feuilles de coca.

Des millions d'hommes et de femmes se sont mis en marche et maintiennent les routes bloquées dans cette partie du pays, ce sont pour la majorité des jeunes orphelins de la guerre attisée par les groupes armés de la région, en particulier des victimes des dizaines de massacres et des milliers d'assassinats et de disparitions causés par le paramilitarisme, qui a permis au grand capital de se faire sa place dans ce coin du pays.

Les paysans ont trouvé une voie de communication et d'action politique, il s'agit de ASCAMCAT, l'association paysanne du Catatumbo, qui regroupe de manière organisée les 200 hameaux des 7 communes qui composent le territoire du Catatumbo (El Tarra, San Calixto, Tibú, Hacarí. Teorama, El Carmen y Convención). ASCAMCAT est née en 2005 « en tant que proposition associative de reconstruction du tissu social dans l'idée de générer des conditions de vie dignes pour les Catatumberos, qui se sont regroupés de nouveau pour la défense permanente du territoire ; le respect des communautés indigènes, des anciens, des enfants et l'éradication des acteurs sociaux-économiques qui ont généré la culture de coca ; la défense des ressources naturelles et la protection de l'environnement ; la récupération de nos traditions culturelles, la participation à la prise de décisions qui sont en jeu dans les campagnes, le respect à la vie et en général la défense des droits fondamentaux des habitants du Catatumbo »1. ASCAMCAT s'est fondée pour canaliser la lutte pour la terre et pour que les paysans et paysannes restent sur leur territoire, dans le Catatumbo.

Ce fut un processus de formation dur et complexe, étant donné qu'après l'assaut des paramilitaires le tissu social de la paysannerie de la région, comme dans beaucoup de régions du pays, a été pratiquement détruit, la peur et l'inaction politique et sociale se sont converties en dominateur commun des campagnes colombiennes, et même de beaucoup de villes.

Après la « démobilisation » des groupes paramilitaires du Catatumbo en 2004, la violence a diminué et a permit aux paysans de se réorganiser. Cependant, de nombreuses terres où se trouvaient leurs fermes sont maintenant d'immenses plantations de palme, des milliers d'hectares, jusqu'à l'horizon, comme des lignes de soldats, pareils à ceux qui massacrèrent la paysannerie du Catatumbo durant des années.

La palme africaine est apparue comme le fer de lance des nouveaux commerces des classes dominantes des différentes régions du pays, et le Catatumbo n'y a pas échappé. Des milliers d'hectares que les paramilitaires ont arraché aux paysans dans le sang, par le feu, la torture, les tronçonneuses de la mort et les fours crématoires, dans l'unique but de remplir les poches des « gens bien », « entrepreneurs » et qui fait de ce pays la « Colombie de la passion ».

Comment a commencé la grève ? Suite à l'assaut militaire appelé « Plan de Consolidation » , les paysans se sont convertis en cibles pour les forces armées, qui les voient comme des délinquants et des « terroristes » parce qu’ils cultivent la coca, travaillent et vivent de celle-ci. Ce qui a généré - dans le contexte des éradications forcées et violentes réalisées par la force publique, comme l'arrosage au glyphosate et éradication manuelle - des arrestations de paysans sous prétexte de narcotrafic et dans le cadre de la Loi 30, charges auxquelles s'ajoutent les montages juridique pour les accuser de rébellion.
Mais ceci n'est qu'un prétexte pour expulser les paysans de leurs terres et dépeupler le Catatumbo pour ouvrir la voie aux industries minières du gouvernement Santos, étant donné qu'en plus d'être un territoire où a été exploité pendant plus de 80 ans le pétrole, qui n'a provoqué rien que la misère, l'industrie minière à grande échelle est en train de s'implanter, en particulier le charbon, car selon ce qui se dit, il s'y trouve des réserves pour créer une mine encore plus grande que celle du Cerrejón. C'est à dire la possibilité de creuser un énorme trou qui pollue les alentours et tue toute forme de vie mais qui remplie de milliers de millions les poches des « entrepreneurs » colombiens et étrangers pro « croissance économique » et « développement » du pays.

La campagne sans paysan est l'objectif du capitalisme national et transnational, ce qui motive la guerre qui sévit depuis tant de temps sur ce territoire. C'est aussi ce qui légitime la grève et la lutte de la paysannerie. Et d'ailleurs beaucoup seront contrariés de voir tant de jeunes qui bloquent les routes, brûlent des pneus, jettent des pierres et se battent à coups de bâtons contre la police anti-émeute ESMAD.

Les habitants de ces terres sont depuis un mois en grève et réclament seulement un traitement digne, en tant qu'habitants d'un territoire qui peut apporter énormément à la société, mais à condition que l'on respecte leur culture, leurs formes d'être et d'exister. Cependant, le gouvernement colombien considère ces territoires seulement comme des réserves de richesses pour enrichir les patrons qui font croître l'économie du pays (selon eux), et le peuple comme un obstacle pour développer à toute vitesse les projets et commerces qu'ils ont en vue au Catatumbo. C'est la raison pour laquelle ils traitent de manière criminelle et militaire les paysans, qui font l'objet de menaces, persécutions et arrestations. Les paysans du Catatumbo sont stigmatisés parce qu'ils cultivent la coca, mais l’État ne leur donne rien, et sa présence se fait uniquement à travers les armes et la violence qui fait des paysans des sans-terres et des taulards.

Les paysans se sont donc soulevés, car leurs besoins passent en premier et les obligent à se manifester comme ils peuvent. Mais leur mouvement n'est pas une coquille vide : au début un panel de 10 exigences a été revendiqué, ce qui aujourd'hui a été regroupé en quatre éléments clés pour les paysans.

En premier lieu, la constitution de la Zone de Réserves Paysannes (ZRC) du Catatumbo. Cette figure territoriale est encadrée par la loi 160 de 1994, qui établit la création des dites zones pour l'endiguement des « latifundios » et la stabilisation de la colonisation paysanne et de la frontière agraire, c'est à dire freiner l'expansion de celle-ci dans les territoires protégés comme les Parcs Naturels et les Réserves Forestières et garantir l'accès à la terre pour les paysans pauvres et exclus qui, dans beaucoup de régions du pays, sont ces mêmes colons qui ont été déplacés par la violence qui s'est perpétuée pendant des dizaines d'années contre la paysannerie colombienne.

Le deuxième point est la mise en marche et le financement adéquat du Plan de Développement Durable de la ZRC du Catatumbo. Document qui a été produit par les paysans et même financé par le Gouvernement par l'intermédiaire de l'Institut Colombien du Développement Rural INCODER. Avec ce plan, les paysans ont exprimé leur situation sociale, économique et politique, et, sur cette base, ont construit leurs projets de vie sur les territoires qu'ils ont travaillés et habité durant des générations, dans le but de garantir une vie digne à leurs enfants et petits-enfants dans le futur.

Le troisième point concerne l'éradication des cultures de coca. Les paysans exigent que le gouvernement subventionne d'un montant de 1500 000 pesos mensuels, durant deux ans, les familles qui ont été affectées par les politiques qui ont permit l'envahissement de leurs parcelles par les pesticides, les laissant, entre autres, sans production vivrière, et générant une crise alimentaire, la criminalisation, persécution et emprisonnement de nombreux paysans, qui sont accusés de narcotrafic et de rébellion.

Toute cette politique est encadrée par le fameux Plan de Consolidation. Pour le Catatumbo, une des sept zones stratégiques pour l'exploitation des ressources naturelles au service du grand capital, tout est définit dans le document CONPES 3906 qui établit la politique et la route de financement du plan en question. Celui-ci a deux composantes fondamentales : la militaire qui est centrée sur l'augmentation de la présence militaire et policière dans la région, avec la construction de nouvelles bases, avec des militaires américains en provenance d'Irak et d’Afghanistan pour conseillers, afin d'intensifier la guerre dans la région et contrôler les territoires qui feront l'objet d'exploitations minero-énergétiques, d'implantation de monocultures et la construction d'infrastructures dirigées par l'Armée Nationale de Colombie. De fait, il existerait des réserves de charbon et d'autres minéraux dans le Catatumbo, qui permettraient l'exploitation d'une mine à ciel ouvert, plus grande et productive que le Cerrejón. Tout ceci s'accompagne d'une composante sociale qui sera aussi exécutée par les Force Armées et comprend la construction de méga-collèges, de centres culturels et sportifs, de télécommunications et de routes.

Enfin, comme les problèmes du Catatumbo ne concernent pas seulement les paysans, mais aussi la population en général, les besoins des habitants de la zone urbaine de Tibú, dont les conditions de vie sont aussi complexes, font également partie des revendications. Il est proposé de prioriser certains projets dans différents secteurs comme les infrastructures, la santé et l'éducation. Cette proposition inclue la construction d'un hôpital de niveau 3, la mise en service, le goudronnage et l'agrandissement des routes d'accès à Tibú par La Gabarra.

Tout ceci est exposé dans le brouillon de l'accord proposé par le mouvement paysan du Catatumbo. Toutefois le Gouvernement, à travers ses vice-ministres et hauts conseillers, ont fait la sourde oreille durant un mois aux exigences de la paysannerie, répondant par la violence et les balles aux manifestants ; stigmatisant et persécutant les portes-paroles de la paysannerie. Causant la mort de quatre paysans assassinés par la Force Publique dans la commune d'Ocaña, et la persécution médiatique et politique, qui cherche à délégitimer la lutte et à envoyer en prison les leaders de la mobilisation, en particulier le compagnon César Jeréz, porte parole des paysans et membre de l'ANZORC, Association Nationale des Zones de Réserves Paysannes, qu'ils ont accusé sans preuve ni justification aucune de guérillero. Mettant en cause sa légitimité en tant que porte-parole parce qu'il est professionnel de géologie et qu'il a étudié dans l'ex Union Soviétique, et mis sa formation et connaissances au service de ceux qui le nécessitait le plus.

La guerre politique est attisée et maintenue par l'ordre établit qui n'accepte pas d'autres formes d'être et de vivre, différentes de celles imposées par le capitalisme au niveau global, et c'est pour cette raison que ceux qui s'opposent à sa dictature font l'objet de persécution et d'emprisonnement. Il est temps d'accompagner le peuple du Catatumbo qui depuis des années a été exclu et réprimé. Il est temps de revendiquer les droits des paysans qui réclament juste vivre en paix dans des conditions dignes, et une justice sociale.

La Mochila Ambulante
J-10 Tibú, Nord de Santander. 12 juillet 2013


1Plan de développement Durable pour la Constitution de la Zone de Réserve Paysanne du Catatumbo.

jeudi 13 juin 2013

La sagesse collective nous est nécessaire pour revitaliser nos Plans de Vie

Depuis très longtemps, si longtemps, que nous pouvons dire depuis toujours, nous, les Nasa, nous avons affronté l'offensive du conflit armé, de la spoliation de nos territoires, autant par la force publique et les paramilitaires, que par la guérilla. Nous savons que ce conflit ce n'est pas seulement un échange de balles, lors duquel tombent nos villageois. Nous savons que nos territoires et le processus de résistance et de transformation que nous créons sont des éléments stratégiques pour ceux qui pénètrent nos communautés et l'ensemble de nos espaces, pour satisfaire leurs commerces et intérêts, du narcotrafic et ses couloirs contrôlés par les acteurs armés, jusqu'aux étendues dénudées dont se servent les entreprises minières que l’État escorte avec ses forces de l'ordre. Par ailleurs, lorsque l'insurrection armée et les armées privées, même si elles se situent à des points opposés du spectre idéologique, sèment la terreur, lorsqu'elles déplacent les populations par leurs actions violentes, elles permettent l'arrivée de l'industrie de l'exploitation à grande échelle des minéraux, l'imposition de monocultures et de projets de méga-infrastructures, qui facilitent la sortie et la commercialisation des « ressources » naturelles qui pour nous sont des biens communs : elles sont la vie, notre Terre Mère, Mama Kiwe. 


Cette situation d'exception, d'infiltration et d'occupation physique, mentale et culturelle permanente, affecte de manière notoire les Plans de Vie [les projets et rêves qui nous guident] de la Cxhab Wala kiwe ACIN (Territoire du Grand Peuple, Association de Cabildos Indigènes du Nord du Cauca), et génère de nombreux problèmes que vivent actuellement nos communautés. Un de ceux-ci est l'intensification du conflit armé, chaque jour plus sanglant, qui écrase les communautés innocentes au milieu des combats entre les différents acteurs armés. Ainsi, la communauté, qui a réclamé de manière constante de ne pas être impliquée dans la guerre, finit par être victime des deux camps, avec des dizaines de villageois non seulement blessés, mais également assassinés, déplacés et continuellement effrayés.

Ces jours-ci, précisément, de nombreux affrontements armés ont eu lieu dans différents Resguardos indigènes comme Cerro Tijeras, Huellas Caloto, Toribío et Jambaló, provoquant la mort, la panique et de profonds traumatismes psychologiques dans la communauté. Un conflit armé qui s'impose avec ses bombes, ses tirs, ses menaces et autres faits de dés-harmonisation qui obligent les communautés à suspendre leurs activités quotidiennes, comme la récolte du café, les travaux agricoles ou encore fermer les écoles des zones en question.

D'autre part, le fléau de l'industrie minière continue de pénétrer nos territoires. D'une part, à travers l'action de l’État qui vend les terres en concession aux transnationales, et d'autre part, par l'accès de ces dernières aux gisements qui les intéressent par le biais des petites et moyennes entreprises minières. Certaines initiatives d'extraction minière des transnationales sont reconnues comme légales et d'autres sont désignées comme illégales dans la nouvelle guerre pour les territoires, qui vient s'ajouter à la guerre contre le narcotrafic et le terrorisme, mais toutes ces initiatives extractives, à petite et grande échelle, produisent des dommages environnementaux. Pour finalement livrer l'or aux multinationales qui en font une marchandise et accumulent des millions au prix de la destruction progressive de notre territoire et de notre organisation.

Au sein des Resguardos, des villageois et villageoises ont commencé à « laver » l'or dans les rivières et à creuser au pied des collines sacrées, à la recherche du métal précieux, jusqu'aux endroits où naissent les sources d'eau. Certains parce qu'ils n'ont réellement rien, parce qu'ils vivent dans la misère et le font pour survenir aux besoins de leurs familles. D'autres, parce qu'ils y voient l'opportunité d'obtenir des ressources économiques pour accumuler des richesses. Ceux-ci, en majorité, finissent par exploiter d'autres villageois qui se trouvent dans le besoin, et génèrent ainsi une désintégration sociale et culturelle à travers la violence et la consommation d'alcool, principalement chez les jeunes.

L'activité minière provoque des divisions et ne permet pas l'application des principes de l'organisation et des Plans de Vie, qui ont toujours défendu le respect et l'attention à notre Terre Mère. Situation dont certains profitent pour détruire notre processus politique d'organisation, pour renforcer ces divisions, dans le but de rompre l'unité du mouvement indigène et sa résistance au modèle d'extraction et de spoliation.

Ainsi, le conflit armé et l'activité minière, main dans la main, se développent contre nos communautés. Et pendant ce temps, les Dialogues de Paix entre le Gouvernement et la guérilla des FARC continuent. Tout ceci est inquiétant, surtout quand ceux qui sont réunis à La Havane prétendent donner une espérance de paix au pays, alors que la réalité de notre territoire est tout autre, ce que peu de médias de masse disent. Car, malgré la guerre, nos communautés indigènes, depuis la base, construisent des propositions autonomes de paix dans le cadre des Plans de Vie, comme alternative aux Projets de Mort qui convertissent notre Terre Mère en marchandise, via des Traités de « libre échange » et d’innombrables stratégies de domination.

C'est dans ce contexte que les autorités indigènes de la Cxhab Wala Kiwe-ACIN, ont réalisé une Grande Minga de Réflexion du 3 au 5 juin 2013, dans le Resguardo Indigène de Canoas, pour laquelle elles convoquèrent les communautés à « évaluer les avancées, les difficultés et l'accomplissement des mandats décidés en congrès zonaux » ainsi qu'à « analyser les faiblesses internes et chercher les sorties possibles pour continuer de parcourir le chemin de la recherche d'un territoire autonome et d'un gouvernement propre. ».

L'expression de la communauté lors de la Minga de Réflexion

Lors de cette Minga, les participants et participantes ont exprimé leurs opinions sur différents thèmes comme le Plan Culturel Territorial [plan de restructuration de l'organisation], les Territoires Ancestraux Autonomes, la proposition électorale de « Pays Commun » [candidature indigène de Feliciano Valencia à la présidence], la Minga Sociale et Communautaire [pour la solidarité et l'union avec les autres processus populaires de base], les Tissus de Vie de l'ACIN [éléments structurels de l'organisation], entre autres. Il est important de signaler que dès le début de la Minga, la communauté a manifesté de grandes inquiétudes ainsi que le besoin urgent d'apporter un regard autocritique sur les communautés et l'organisation. En effet, au sein des onze tulpas (commissions), les villageoises et villageois du Nord du Cauca ont fait remarquer, comme de coutume, de grandes faiblesses dans le processus d'organisation, mais en même temps, ils ont apporté des propositions pour les résoudre de manière communautaire.

La communauté a manifesté que face à l'agression intégrale, nous pensions avoir avoir atteint une unité, cohérence et sagesse pour l'affronter. Mais apparemment, la menace la plus grave actuellement est plus que jamais la fracture de notre unité, le manque de participation active de la communauté, l'affaiblissement de l'organisation et la fermeture, et on pourrait dire la quasi-disparition, des espaces collectifs de dialogue, de débat et de réflexion.

On peut citer quelques-uns des nombreuses positions qui sont apparues en ce sens : « Nous, les peuples indigènes, nous parlons de Territoires Ancestraux et Autonomes, mais en analysant le fond du problème, l'autonomie, ils nous l'ont arraché. Ils nous ont rendu dépendants. Même les aliments que nous consommons viennent en grande partie de l'extérieur » ; « le Plan Culturel Territorial doit aller au rythme du processus, parce que c'est la communauté qui est la plus légitime pour restructurer et réorienter l'organisation ». « En interne, la candidature présidentielle [à travers le parti politique Pays Commun] n'a pas été consultée et les gens ne connaissent même pas le nouveau parti Pays Commun ». Ces voix reflètent certaines des principales inquiétudes et critiques formulées par les villageois et les villageoises concernant le mouvement indigène et l'organisation. Cependant, des propositions pour y répondre ont aussi été faites : reprendre les visites territoriales, participer aux travaux communautaires, ouvrir la discussion et le débat nécessaires pour aborder toutes ces thématiques avec les gens de la base. C'est à dire renforcer le chemin de la « parole digne » avec et depuis la communauté. Écouter de nouveau les communautés pour que les décisions soient prises par la base, en cohérence avec les mandats fondamentaux définis par l'organisation : l'autorité maximale est la communauté, à partir de là les autorités traditionnelles, comme chez les Zapatistes, et depuis toujours pour le Peuple Nasa, « dirigent en obéissant ».

Rappelons que pour les communautés indigènes il est très important de travailler en Minga, penser, décider et agir de manière collective, même si le système nous impose diverses stratégies pour nous diviser. Nous ne pouvons pas tomber dans ce piège, mais si certains et certaines d'entre nous pensent déjà de la manière dont nous l'impose le système, nous devons nous harmoniser et nous conscientiser pour continuer l'accompagnement nécessaire à la communauté sur le chemin de la défense de la vie et du territoire. C'est un travail collectif, des communautés, mais qui requiert la harmonie entre les autorités et la base, pour que la parole divulguée soit débattue de manière communautaire, à partir des différentes opinions, perspectives et idées. Parole que nous devons défendre parce que c'est elle qui nous permet de survivre.

Quant à la Minga Sociale et Communautaire, les villageoises et villageois ont déclaré qu'elle a été un espace important et qu'un suivi doit être réalisé, car l'articulation avec les autres processus sociaux et populaires est fondamentale. Mais avant tout, il est urgent de faire le ménage dans notre propre maison, pour permettre l'harmonie et pouvoir tisser des relations avec les autres peuples. Concernant la gouvernance autonome, il y a eu de grandes avancées, mais il y a encore de grandes faiblesses internes à dépasser. Par exemple, en ce qui concerne nos systèmes de santé et d'éducation, même s'il y a eu des améliorations, il est nécessaire de commencer par la récupération de ce qui nous est propre, en partant de notre territoire, et répondre ainsi aux besoins réels des communautés tout en évitant la dépendance que nous impose le Gouvernement. Il faut être conscients que la santé et l'éducation du système ne nous servent pas, au contraire elles nous rendent malades. Nous devons renforcer la médecine ancestrale, la sagesse des médecins traditionnels et penser à une véritable éducation en relation avec la Terre Mère.

Pour ce qui est du contrôle territorial, les participant-e-s ont réaffirmé que la Garde Indigène est l'axe fondamentale de cet exercice communautaire. Il s'agit d'une des forces que détient l'organisation pour défendre la Vie et le territoire, et c'est pour cette raison que nous devons la soutenir et l'accompagner dans tous les domaines. Le contrôle territorial soit aussi être renforcé par les sites d'assemblées permanentes, où la communauté se rassemble pour éviter d'être déplacée par le conflit armé.
Quant à l'économie et l’environnement, la priorité qui se fait le plus sentir est la récupération de la souveraineté alimentaire, du troc et du respect de la Terre Mère, comme nous l'on apprit nos ancêtres, en continuant à légiférer via notre Droit particulier pour vivre en équilibre avec celle-ci.

D'autre part, concernant la communication, il a été proposé que les autorités et les différents Tissus de Vie s'approprient cet outil afin de mieux toucher les communautés ; utiliser plus fréquemment le Nasa Yuwe (langue Nasa) pour mieux communiquer entre nous ; amplifier la couverture des radios communautaires ; rendre plus visible le processus de l'organisation sur le site web ; et construire une stratégie communicative pour faire face à la désinformation, aux tromperies et à la propagande des radios de l'armée. Le mandat de la communication est la défense de la parole collective.

Nous résumons ici brièvement et nous reprenons l'essence de la parole que la communauté est venue semer lors de la Minga de Réflexion, espace d'analyse et de réflexion promut par l'ACIN afin d'écouter les bases communautaires. Espace qui continuera ce vendredi 14 juin dans le Resguardo Indigène de Huellas Caloto. Malgré une participation loin d'être massive, comme lors des années précédentes, ce qui reflète sûrement la perte de la capacité à convoquer et à intéresser - ce qui vaudrait la peine d' être examiné - les représentantes et représentants des communautés qui sont venus ont semé une parole, afin que dans chaque espace de l'organisation nous puissions l'alimenter et la protéger, par notre engagement communautaire.

« Visiter chaque famille, que toutes les personnes qui font partie de l'ACIN fassent cet accompagnement pour discuter avec les gens et connaître ce qu'ils pensent de l'organisation. Car il y a plus de confiance quand on va directement jusqu'aux maisons, et la communauté aime bien qu'on lui fasse des visites ». Il s'agit d'un appel à récupérer ces espaces, pour que la parole exprimée dans l'inquiétude et l'espérance germe, et se convertisse en sagesse collective dont toutes et tous nous avons besoin pour assumer nos faiblesses et construire des alternatives qui permettent de les dépasser en communauté. C'est notre parole, celle des peuples sans maître et elle reprend à peine le chemin de notre longue résistance. Nous appelons de manière urgente et respectueuse à reprendre à partir de cette Minga la parole de la communauté, pour la divulguer et, avec elle, revitaliser nos Plans de Vie par la sagesse collective. 

Tissu de Communication et de Relations Extérieures pour la Vie et la Vérité  - ACIN

dimanche 7 avril 2013

Le conflit armé et l'exploitation minière vus de l'intérieur

publié le 6 avril  2013


Le Nord du Cauca est, depuis de nombreuses années, un territoire géo-stratégique que les groupes armés se disputent pour imposer leur politique guerrière aux groupes ethniques, habitants de ces terres fertiles pourvues de grandes richesses naturelles comme l'eau, la biodiversité et les différents métaux que l'on trouve dans ses sous-sol.

Au milieu des multiples combats réalisés par les guérillas et les forces militaires de l'ordre établi, en tant que communautés indigènes, habitantes de ce territoire, nous avons réussi à résister à la soumission armée et idéologique. Ceci grâce à la conscience politique des communautés qui ont choisi de développer leur Plan de Vie dans l'espoir de défendre leurs territoires ancestraux, espaces où se tissent les pensées collectives.

Les années passent et, au fil des assemblées, des congrès et des forums communautaires, nous nous sommes rendus compte que ces disputes territoriales obéissent à des intérêts économiques externes qui ont considéré notre Grande Maison (le territoire) comme un lieu idéal pour faire leurs investissements économiques dans l'objectif d'augmenter leurs profits au prix de la destruction de la Terre Mère, comme on peut le voir dans tout le pays. Un des exemples les plus connus et ignorés par le gouvernement colombien se trouve dans le département du Huila, avec la construction du barrage du Quimbo, où les communautés ont manifesté leur mécontentement depuis longtemps, et où, malgré tout, la réponse du gouvernement a été la répression par l'armée au service des multinationales.

Un autre cas exemplaire de lutte organisée est la bataille livrée par les paysans de Hidroituango dans le département d'Antioquia, où l'Entreprise de Services Publics de Medellin est venue avec la proposition d'un soit-disant développement grâce au barrage Hidroituango. Ces communautés ont manifesté leur opposition, mais le gouvernement départemental et national n'a rien fait d'autre que réprimer le peuple qui réclame justement ses droits.

Il se passe la même chose avec l'exploitation de l'Or dans divers départements colombiens, comme la Colosa à Cajamarca Tolima, le Cerrejon dans la Guajira et d’innombrables mines à grande échelle qui se cachent derrière la réforme du Code Minier qui ouvre la porte aux compagnies étrangères et réprime par la force publique les mineurs artisanaux qui cherchent à nourrir quotidiennement leurs enfants.

Devant ces inquiétudes, en 2009, les autorités environnementales de l'Association de Cabildos du Nord du Cauca (ACIN) ont réalisé la Première Minga Territoriale Économico-environnementale , dans le but d'alerter les communautés sur cette problématique qui était en train de se développer à ce moment là dans les territoires indigènes. Lors de cette importante mobilisation, un des invités en tant qu'intervenant fut le chercheur Cesar Padilla de l'Observatoire des Conflits Miniers en Amérique Latine, qui a mis l'accent sur la problématique minière dans certains pays comme le Guatemala, la Bolivie, le Pérou, entre autres. Celui-ci s'est exprimé exactement en ces termes : « l'activité minière n'apporte pas aux économies locales. Au contraire, elle appauvrie les communautés car les minéraux s'épuisent pour toujours alors même que les déchets toxiques perdurent de nombreuses années et causent de graves maladies à la population qui habite ces terres, et ce n'est pas vrai que l'activité minière génère des revenus pour le pays. Qu'est qui se passe au niveau du passif environnemental ? C'est le pays ou les communautés qui paient les dommages écologiques. »

« Le problème c'est que, particulièrement en Amérique Latine, il s'est généré un processus impulsé par le mythe du développement, c'est à dire que si nous avons des ressources minérales nous devons les exploiter, car nous ne pouvons mendier en étant assis sur un sac d'or, et que nous devons être riches, et pour l'être nous devons exploiter les mines. On sait déjà que ça ne marche pas comme ça. Mais on bourre le crâne des gens et des politiciens avec ça, car tout politicien a une mentalité extractiviste, c'est à dire, qu'il faut exploiter nos ressources et peu importe à qui ça porte préjudice. »

Padilla nous fait part de sa réflexion, et ajoute : « Nous pouvons vivre sans Or ; mais nous ne pouvons pas vivre sans eau et les communautés qui manquent d'eau, c'est sans doute parce qu'elle débordent de mines. »

D'autre part, malgré la conscientisation qui se fait dans les différents espaces de débat face à l'activité minière, certains membres des communautés de Canoas, Munchique los Tigres et sur les rives des rivières de Toribio, Jambalo et Caloto, ont montré que les besoins des gens ont été plus forts que leur propre conscience, car, malgré les différents débats et actions pour reboucher les galeries creusées pour l'exploitation minière, les résultats attendus n'ont pas aboutis puisque certaines personnes continuent à détruire la Terre Mère .

Face à cette situation et afin de remuer les consciences au niveau local, national et international, le Tissu de Communication, et en particulier sa composante audiovisuelle, a achevé, au début de l'année 2013, une production documentaire intitulée « Et ils viennent encore prendre l'Or ». Travail audiovisuel qui raconte la problématique minière dans le Nord du Cauca, la militarisation du territoire et les multiples stratégies que cherche le gouvernement par le biais de réformes pour continuer d'implanter son soit-disant « développement ».

Cette situation et bien d'autres qui se présentent tous les jours dans notre pays nous montrent que la seule lutte juste est celle des différents secteurs sociaux du pays, qui ont élevé la voix en protestation face à l'acharnement du gouvernement national.

D'autre part, nous sommes conscients que le processus de paix n'est pas aussi bon que ce que veut nous montrer le gouvernement via les médias de masse. Car pendant que celui-ci parle de paix, nous, les communautés afro-colombiennes, paysannes et indigènes nous vivons le contraire. Ils continuent de nous tuer, et le prouve ce qui s'est passé dernièrement à Caldono, où le gouvernement national a assassiné un indigène.

Il est aussi clair que le gouvernement n'est pas intéressé par une paix réelle, et on ne peut que déplorer que, pensant au post-conflit, après les négociations de La Havane à Cuba, il ait attribué des ressources publiques d'une valeur de 18 billions de pesos colombiens pour renforcer la présence militaire. Tout cela nous laisse pensifs, s'il y a la paix, pourquoi autant d'investissement dans l'armée ? Ainsi ce n'est pas si sûr que se soit la paix qui soit en train d'être négociée, et, au contraire, on voit bien qu'ils sont en train de se partager le pays pour continuer la guerre contre ceux qui s'opposent aux politiques qui nous privent de notre souveraineté et convertissent les territoires en marchandise destinée à l'exportation.

C'est pourquoi, nous, les peuples indigènes, nous savons que la paix sera une réalité quand il y aura plus d'investissements dans la santé, l'éducation, le logement, et quand ils arrêteront de privatiser les services publics. De la même manière, la paix sera un succès quand notre territoire sera libéré de l'activité minière, de la militarisation et des Traités de Libre Commerce. Sans cela la société apercevra seulement la paix dans les discours vagues de ceux qui veulent embrouiller le peuple par la propagande.

Ce qui est sûr c'est que si nous les laissons creuser des mines dans notre territoire, nous allons avoir « du pain pour aujourd'hui et la faim pour demain », comme l'ont exprimé les membres de la communauté qui s'opposent à ces projets de Mort.


Tissu de communication de l'association de Cabildos Indigènes du Nord du Cauca - Colombie

lundi 11 mars 2013

Le défi des producteurs de café en grève : souveraineté alimentaire ou libre-commerce


 6 mars 2013
 http://www.nasaacin.org/noticias/3-newsflash/5462-desafio-desde-el-paro-cafetero-soberania-o-libre-comercio

Durant onze jours, les producteurs et productrices de café du pays ont réussi à paralyser plusieurs routes, portant des revendications ponctuelles pour améliorer leurs conditions de travail. Et, alors qu'ils réussissaient péniblement à discuter et négocier le premier point de leurs revendications qui portait sur l'augmentation du prix du café, il est clairement apparu que le problème de fond est le modèle économique établit par les Traités de Libre Commerce (TLC). La grève des producteurs et productrices de café commencée le 25 février, s'est terminée à l'aube du 8 mars, après être arrivés à un accord lors des négociations avec le gouvernement. « Un consensus entre le Gouvernement et les producteurs de café a permit de fixer un plafond de 700 000 pesos colombiens [299 euros] par charge de café [125 kilos], un plancher de 480 000 pesos colombiens [205 euros], et une subvention de 145 000 pesos colombiens [62 euros] pour les producteurs. » annonce El Espectador en première page. 


Une incitation qui ne sera valable que cette année - alors même qu'un prix rémunérateur et stable du grain était exigé - et qui ne pourra être versée que sur présentation d'une carte d'identité ou carte de producteur de café, ou par le biais d'un compte d'épargne ou d'un chèque de la Banque Agraire de Colombie. Par ailleurs, le gouvernement a également accordé un soutien aux producteurs de cacao et aux transporteurs.

Des subventions qui coûteront 800 000 millions de pesos [environ 341 800 000 euros] au budget de l’État pour les producteurs de café, et 38 000 millions [environ 16 230 000 euros] pour les producteurs de cacao. Sans aucun doute celles-ci sont urgentes pour soulager les pertes de ces cultivateurs mais que va t-il se passer si ces subventions deviennent permanentes, non seulement pour les producteurs de café et de cacao mais aussi pour les autres secteurs de production du pays ? Un incertitude que cette grève a mis en évidence et qui montre que le problème de fond n'est pas les subventions mais le modèle de « libre commerce » qui permet l'entrée de produits moins chers grâce à des subventions et des avantages garantis aux multinationales. Il est clair qu'il n'y a pas de présent ni de futur, ni de paix possible sous ce modèle.

Ce problème de fond, nous le dénonçons depuis des années. Comme nous l'avons fermement dénoncé lors de la Minga (marche) de Résistance Sociale et Communautaire, dont la première des revendications, fondamentale, était le refus de ce modèle économique qui, par l'imposition des TLC, allait signer la mort de l'agriculture et de toute la production nationale. Aujourd'hui nous ne sommes plus les seuls à l'affirmer, même les patrons le reconnaissent. « La grève des producteurs de café a démontré à la Colombie la nécessité d'établir un modèle économique logique, libre d'idéologies et de domination étrangères, capable de récupérer l'emploi et la souveraineté de sa monnaie et de ses frontières. Si cela réussi, la grève aura été justifiée. » a affirmé Emilio Sardi, homme d'affaire de Valle del Cauca.

Un « Libre commerce » que les paysans, les indigènes, les afro-colombiens et métisses mobilisés sur les routes ont dénoncé une fois de plus, du fait de ses conséquences qui affectent profondément les territoires. « Avec l'implantation des Traités de Libre Commerce, le gouvernement ne peut plus subventionner les agriculteurs » manifeste un conseiller de l'Association de Cabildos Indigènes du Nord du Cauca (ACIN). Interdiction clairement faite pour éviter que les produits nationaux soient compétitifs face à tous ceux qui arrivent moins chers grâce aux subventions d'autres gouvernements et multinationales. Dora Guetio, membre du Resguardo de Cerro Tijeras, affirme que la grève était aussi le moyen d'exiger la sortie des multinationales minières du territoire, car « l'extraction de l'or nous apporte de l'argent pour un temps, mais nous laisse sans eau. Et qui peut vivre sans eau ? C'est pour cela que nous voulons que les mines soient fermées, pas seulement dans les zones de production de café, mais dans tous les territoires où la vie est mise en péril. » Des territoires comme Cerro Tijeras, où le conflit armé est constant et où l'agression des communautés est incessante. Justement parce qu'il y a de l'or et que la communauté s'oppose de manière consciente à son extraction, ce qui gène considérablement le gouvernement et les multinationales.

Lors de la grève des producteurs de café, et comme dans toutes les manifestations de refus des politiques néolibérales du gouvernement et contre la législation de spoliation, la répression est la première réponse. Un paysan assassiné et près de 70 blessés, c'est le douloureux prix à payer pour les producteurs et productrices pour obtenir une subvention du café. Car les autres exigences n'ont même pas été abordées, au contraire, des groupes de négociation ont été instaurés pour chaque point des revendications, avec, à chaque fois, des entités différentes du gouvernement. Exactement comme cela s'est passé avec le Mouvement Indigène et avec tous les secteurs sociaux qui se sont mobilisés pour exiger des changements structurels.

D'autre part, les menaces de Santos n'ont pas tardé. Un jour avant la levée des blocus, Santos a affirmé qu'il n'enverrait pas l'armée pour débloquer les routes, afin d'éviter un massacre. Mais « si les blocus se prolongent nous serons obligés d'envoyer les forces de l’État. » Le message a été clair. L'a été aussi la répression exercée par l'ESMAD (équivalent des CRS en France), qui, durant la grève, dans la débandade, a lancé des bombes assourdissantes qui ont déchiqueté les mains de deux paysans. Pour nous tous il est clair que les menaces, la répression, ainsi que la terreur et la guerre, sont des instruments de soumission, pour nous déplacer de manière forcée et nous exproprier.

Mais nous savons aussi que le problème n'est pas Santos ni Uribe, ni la marionnette en place qui nous gouverne, c'est le régime qu'ils servent. C'est le modèle de « libre commerce » que ceux-ci, comme tous les gouvernants de cette planète terre, doivent mettre en place pour le compte des corporations multinationales. Et c'est pour cela même, que, nous, les peuples de Colombie, nous défendons notre dignité et, de manière consciente, nous continuerons de proclamer des changements structurels tout en construisant des alternatives qui permettent la naissance d'un autre modèle qui privilégie la Terre Mère et la vie toute entière. Et pas le modèle économique qui nous tue et nous transforme en marchandise.

Ce même modèle est coupable de l'assassinat de Sabino Romero, leader indigène Yukpa du Vénézuela, qui a lutté sans repos pour récupérer les territoires en faveur des peuples. Indigène sage et courageux qui ne s'est jamais vendu mais a dénoncé ceux qui eux, se sont vendus. Il a dénoncé la persécution exercée par les paramilitaires colombiens sur les éleveurs vénézueliens, celle des transnationales et celle du gouvernement vénézuélien lui-même. Il fut prisonnier politique dans les prisons bolivariennes, et il s'est retrouvé seul. Ils l'ont tué, mais il ne s'est jamais convertit en marchandise. Son héritage nous pose un défi, car les véritables révolutionnaires ne sont pas ceux qui répètent une rhétorique et s'unissent au système politique, mais ceux qui défendent dans la pratique la dignité, la vie et la Terre Mère avec humilité. La spoliation, d'où qu'elle vienne, est leur fait. C'est pour cela que nous nous languissons que Sabino se convertisse en Parole et en Chemin.

Cette même semaine, la gauche du monde entier a perdu un de ses plus reconnu leader en Amérique Latine : Hugo Chavez Frias est mort. Celui qui a gouverné le Vénézuela en faveur des classes populaires, mais qui a eu des « hauts et des bas, tant dans l'opinion des classes moyennes que dans celle des classes populaires... du fait de problèmes structurels que le processus révolutionnaire n'a pas encore réussi à résoudre, comme l'insécurité et la corruption dans l'appareil d’État, la pénurie de certains aliments, le manque de démocratie interne dans le PSUV et, de paire, la verticalité dans la prise de décisions » explique Aligi Molina, membre de En Lutte.

Quelle qu'elle soit, c'est une perte que tous ceux qui diffusons une parole digne depuis nos territoires, nous regrettons profondément, car Hugo Chavez Frias, sans aucun doute, a marqué le début de notre réveil en tant que peuples. Une perte qui, pour des gens comme Stephen Harper, Premier Ministre canadien, est presque une célébration, comme le souligne le journal The Canadian Progressive. Harper comme Obama ont exprimé leur engagement vis-à-vis du Vénézuela pour construire un futur meilleur « basé sur les principes de liberté, démocratie, légalité et respect des Droits de l'Homme ». Courageux engagement de ces agents des transnationales qui prétendent « garantir la sécurité nationale de leurs pays », en s'appropriant les biens communs comme l'eau, l'énergie, l’oxygène, la biodiversité et les mines, exactement comme il y a quelques années en arrière, le Général Pace, commandant du Commando Sud des Etats-Unis, l'avait manifesté devant son Congrès.

Les faits nous montrent de grands défis structurels que nous devons relever en exigeant et en construisant des résistances et alternatives en tant que peuples, depuis les territoires que nous revendiquons. Car comme nous l'avons dit plus haut, les subventions sont aujourd'hui une nécessité concrète et urgente, qui vont aussi être exigées par d'autres secteurs comme « les producteurs de riz, de bananes, et ramasseurs de canne à sucre qui ont annoncé leur intention de réaliser une nouvelle grève », ainsi que tous les secteurs mis en péril par le « libre commerce ». C'est de plus en plus urgent : le problème est le modèle économique des transnationales qui, avec le libre commerce, envahissent les marchés en imposant l'entrée de produits subventionnés qui sont en train d'en finir avec la production nationale. Donc, ce que nous devons changer c'est ce modèle, en finir avec le libre commerce, afin d’apercevoir le visage de la souveraineté alimentaire qu'aucun gouvernement nous a présenté.

Nous pensons qu'il n'est pas possible de faire une manifestation ou une grève pour chaque produit, car c'est toute l'agriculture qui est en train d'agoniser et ce sont les traités de « libre commerce » les causes de la crise actuelle. Ainsi, nous proposons une fois de plus, comme nous l'avons réitéré en 2008, de marcher ensemble et de faire une grande « Minga » avec des revendications communes et un agenda commun qui recouvrent tous les mouvements sociaux et populaires, contre le modèle économique du libre commerce ; la terreur et la guerre ; et les lois spoliatrices. Une mobilisation qui nous permette d'exiger au gouvernement nos droits et l'effectivité des accords passés avec les peuples. Une Minga qui nous aide à résister et à tisser ensemble des alternatives de vie et un agenda propre, différente de celui imposée par la Conquête qui, 520 ans après, continue de nous tuer et avec nous notre Terre Mère.

C'est de nouveau notre heure de vérité en tant que peuples.

Tissu de communication de l'Association de Cabildos Indigènes du Nord du Cauca – Colombie.


mercredi 6 mars 2013

Grève nationale des producteurs de café en Colombie


Ce n'est pas seulement le café, c'est le modèle agricole et économique

Nous avons vu les paysans occuper les routes du pays, prêts à affronter n'importe quelles conditions climatiques, à mettre de côté le travail dans leurs parcelles, à affronter la faim, mais toujours dans l'optique d'exiger des conditions de travail décentes pour ceux et celles qui ont permit au pays de croître depuis plus de 80 ans. Nous les avons vu exposer clairement leurs revendications en 5 points qui démontrent que la crise n'est pas seulement celle du secteur du café mais celle de toute l'agriculture, tout en mettant en évidence que le modèle économique et ses politiques sont la principale cause de cette crise généralisée dans le pays. Nous avons été témoins du soutien chaque jour plus fort de la population qui continue de rejoindre la grève.

Les producteurs de Cacao se mobilisent aussi. Jours après jours se sont unis au mouvement de plus en plus de paysans dans d'autres départements. Au quatrième jour de grève il y a déjà, dans le département du Cauca, quatre points de blocages routiers. Les camionneurs et le mouvement indigène ont rejoint la lutte. D'autre part, dans les villes et les villages, ailleurs que sur les routes, se manifeste la solidarité avec les grévistes, par des initiatives de soutien aux personnes qui résistent sur les blocus, grâce à des collectes de vivres et de produits de toilette. 


La grève des producteurs de café n'a pas seulement généré la solidarité, mais, surtout, elle a réveillé les consciences dans tout le pays. « Cette mobilisation explosive et puissante a toutes les caractéristiques de l'insurrection des villageois et artisans de Socorro en 1789 ; elle ressemble aux récentes manifestations des indigènes dans le Cauca qui ont donné lieu à l'expulsion des militaires à Toribio. » écrit Horacio Duque. Mais face à l'indignation croissante et généralisée, le gouvernement continue de faire comme s'il ne se passait rien, comme si la grève n'avait pas de sens, et en écho à sa position, les médias de masse focalisent l'opinion publique sur la démission du Pape.

Le gouvernement non seulement a ignoré les revendications des paysans producteurs de café mais en plus, il les attaque et les crible de balles. Face à cette mobilisation pacifique, massive, soutenue par différents secteurs et totalement cohérente, le gouvernement a donné une réponse réellement sauvage. L'ESMAD [escadron mobile anti-émeutes, équivalent des CRS en France] a attaqué de manière brutale les manifestants, et à Garzon, dans le Huila, a causé la mort d'un manifestant et laissé des dizaines de blessés. Jour après jour, les personnes mutilées et les blessés sont de plus en plus nombreux sur tous les lieux de blocage des routes du pays. Comme si cela ne suffisait pas, ils ont aussi envahi leurs campements, ont brûlé leurs vivres, les tentes, les marmites et ont mangé leurs réserves. La manière de procéder de l'ESMAD est totalement grotesque et misérable, on dirait que beaucoup oublient qu'ils agissent au nom du gouvernement.

Le journal de RCN [chaîne de télévision nationale] du vendredi midi, montre des informations internationales concernant l'abus des autorités policières en Afrique, qui ont frappé et traîné sur le sol une personne, jusqu'à causer sa mort. L'information est présentée de manière isolée, comme du jamais vu auparavant, comme si dans ce pays ça n'existait pas, comme si ici, l'ESMAD n'existait pas. L'ESMAD, créé en 1999 en Colombie, est une entité de « contrôle » qui existait déjà dans d'autres pays pour réprimer le droit à la manifestation. Comme au Pérou, en Argentine ou au Chili, entre autres, dans ces pays où, comme en Colombie, prédomine un modèle économique de spoliation qui s'impose par les politiques gouvernementales.

Aux dernière nouvelles, autour des points de blocage des producteurs de café dans le Cauca, la présence des forces de l'ESMAD a considérablement augmenté. Mais cela n'effraie pas les manifestants qui au contraire viennent de plus en plus nombreux. De plus, les consciences se sont réveillées dans d'autres secteurs. En témoigne à Bogotá et dans d'autres villes du pays la manifestation contre le système de santé actuel. Des fonctionnaires de santé, des médecins, infirmiers, étudiants et patients se sont mobilisés contre ce système qui ne soigne pas, mais tue.

Un système nuisible, depuis l'attention déshumanisée dans les centres des Entreprises Prestataires de Santé (EPS), l'attente pour les consultations, le manque de temps pour établir un diagnostique sérieux, jusqu'au refus d'accès au Plan Obligatoire de Santé (POS) [permet l'accès général à la santé]. Mais aussi l'impossibilité de réaliser les traitements nécessaires puisque de nombreux patients se voient obligés de couvrir par leurs propres moyens les frais des traitements qu'ils devraient recevoir de la part des EPS. Des médecins obligés de prescrire certains médicaments au lieu de ceux qui seraient nécessaires. Des patients dont les maladies s'aggravent du fait de ne pas avoir été reçus à temps, qui meurent en faisant la queue pour demander un RDV, qui meurent car les traitements dont ils avaient besoin n'étaient pas couverts pas le POS.

Les patients n'ont pas à mendier leurs droits, les médecins et fonctionnaires de santé n'ont pas à faire passer les règles du commerce des EPS au dessus des critères médicaux et éthiques. Les gens sont descendus dans la rue pour dénoncer les abus concernant leurs droits fondamentaux de la part d'un système qui a séquestré la santé et l'a convertit en commerce.

D'autre part, les paysans de Cajamarca n'ont pas baissé la garde face aux attaques de la compagnie minière Anglo Gold Ashanti et de ceux qui prétendent discréditer leur lutte légitime pour faire cesser l'exploitation minière sur leur territoire. Le gouvernement approuve ouvertement la venue d'une entreprise minière dont la mauvaise réputation est connue dans le monde entier, du fait des constantes violations des Droits de l'Homme qu'elle commet, et ose poursuivre et accuser de guérilleros les paysans qui protègent la plus grande partie des réserves alimentaires du pays.

Aujourd'hui, 2 mars 2013, le président de la République et le président de la fédération nationale des producteurs de café annoncent à travers les médias de communication officiels la fin de la grève, après être supposément arrivés à des accords qui permettront l'augmentation des subventions du café de 60 000 pesos à 115 000 pesos colombiens [soit de 25, 5 euros à 48, 8 euros pour une charge de 125 kilos, pour les exploitations de moins de 20 hectares ; et 95 000 pesos (38 euros) pour 125 kilos pour les exploitations de plus de 20 hectares, le prix de vente de la charge devant être inférieur à 650 000 pesos, soit environ 276 euros]. Sans aucun doute, il s'agit là d'une stratégie de plus pour manipuler les producteurs de café et tromper l'opinion publique étant donné que l'augmentation des subventions bénéficiera seulement aux marchands de café, et que cette mesure est bien trop insuffisante face à l'ampleur du problème. Les producteurs de café ont de leur côté bien précisé que tout accord sera conditionné par l'inclusion des cinq points qu'ils revendiquent : 1) Prix rémunérateur du café ; 2) Non à l'industrie minière dans les zones de production de café ; 3) contrôle des prix des fertilisants et des engrais ; 4) solutions concernant les dettes et les saisies par les banques 5) Non à l'importation du café.

De plus, peu après les déclarations du gouvernement, les leaders de la grève ont démenti ces affirmations en rappelant que lors de cette réunion les vrais représentants n'étaient pas présents, tout en confirmant que les blocus continueront jusqu'à ce que soient signés les accords de la table de concertation.

Toutes ces mobilisations ne sont pas le produit d'une coïncidence, et sont loin d'être isolées. Tous et toutes nous nous reconnaissons et nous nous sentons représentés par ces secteurs qui se mobilisent pour différentes causes ayant la même origine : l'ouverture au libre commerce, les Traités de Libre Commerce (TLC), tout ce à quoi nous nous sommes tant opposés mais qu'ils ont quand même approuvé. Un modèle économique qui ne voit pas dans les richesses naturelles et la diversité culturelle la possibilité d'un peuple souverain mais des ressources et des ouvriers de dernière classe pour les entreprises étrangères. Un modèle qui, durant les dix dernières années de gouvernement, est devenu de plus en plus agressif, cherchant à renforcer l'appareil militaire, laissant de côté l'agriculture pour mieux la livrer aux entreprises d'extraction minière, selon la ligne politique centrée sur l'économie minière défendue par Santos. Cette grève n'est pas seulement des producteurs de café, c'est celle de tout le secteur agricole, qui remet en question le projet politique de Santos qui vise à soumettre tout un pays à vocation agricole à une économie minière.

Tissu de Communication de l'Association de Cabildos Indigènes du Nord du Cauca – ACIN
Colombie – 2 mars 2013
http://www.nasaacin.org/nuestra-palabra-kueta-susuza/5404-no-es-solo-el-cafe-es-el-agro-y-el-modelo-economico


Quelques éléments additionnels de compréhension :


« Nous pensons que ce qui précipite ce phénomène sans précédent est le fait que dans les zones de production de café prédominent la faim, le chômage, la désespérance et l'énervement, ayant pour cause différents facteurs : la baisse simultanée, d'environ 40 % dans chaque cas, du volume des récoltes et du prix interne d'achat, qui imposent de produire à perte. »

« Pour compléter l'absurde, a été nommé [par le gouvernement] comme responsable de sortie de la crise générale du secteur quelqu'un si fanatique du dogme néolibéral qu'il a été capable de dire que « dans tous les pays qui réussissent la monnaie est réévaluée », alors même que la réévaluation engendre une baisse de 40 % du prix de vente du café en dollars, pour les producteurs, et détruit la totalité de l'industrie et de l'agriculture nationale. Des fous. Mais dangereux car ils sont au pouvoir. »

Extraits de « Pour comprendre la grève des producteurs de café et de cacao »
Par Jorge Enrique Robledo, Bogotá,1 mars 2013.



« Ainsi, ce qui était impensable avant est en train d'arriver, comme cela s'est produit avec des produits comme le riz, le blé ou le maïs depuis le début du « libre » commerce : nous sommes sur le point de passer d'un pays auto-suffisant en café à un pays importateur, du moins durant ces jours de crise. L'an dernier ont déjà été importés 900 000 sacs de café pour approvisionner le marché interne, et le pays a perdu 4 millions de sacs ces quatre dernières années, la production passant de 11 millions de sacs de café vert en 2008 à 7 millions en 2012. Cela signifie que les producteurs de café – petits, moyens et grands, car la magnitude de la crise est telle qu'elle affecte tout le monde – ont perdu quantité de revenus, de tout le café qu'ils ont arrêté de produire. Et ce qu'ils ont réussi à produire a été produit à perte. Comme l'explique un producteur de Belén de Umbría, les coûts de production par « arrobe » (12,5 kilos) varient entre 60 000 et 70 000 pesos colombiens (entre 25,5 et 30 euros), mais on leur achète entre 40 000 et 50 000 pesos colombiens (entre 17 et 21 euros), selon la qualité du grain. »

« Il est nécessaire de rappeler que la crise du café n'affecte pas seulement les 550 000 familles qui vivent de ce produit et qui génèrent le tiers de l'emploi rural national, mais aussi à la majorité de la population des zones de production de café. Comme le disait un producteur de Supía, Caldas : ''si nous nous n'avons pas de revenus, qui va payer les conducteurs des jeep, ou acheter des produits à la boulangerie, à l'épicerie ?'' »

Extraits de : « Le pourquoi de la grève civique nationale des producteurs de café »
Par : Laura Gutiérrez Escobar Bogotá, 22 février 2013
moir.org.co/El-por-que-del-paro-civico.html



Traduction et commentaires : Camille Apostolo – Tejido de Comunicación ACIN
6 mars 2013

dimanche 18 novembre 2012

Les peuples originaires au milieu de la guerre


6 novembre 2012

Manuel Rozental, fondateur du « Tissu de Communication et relations externes » de l'Association de Cabildos Indigènes du Nord du Cauca (ACIN) analyse l a guerre colombienne depuis la perspective des peuples originaires.

L’Histoire de la résistance du Peuple Nasa est une de plus parmi toutes celles qui peuplent l'Amérique (Abya Ayala). Sa lutte, marquée par la répression, les assassinats de leaders et les massacres, a permit la reconnaissance de 544 000 hectares comme territoire indigène, en plus d'avoir réussi une réforme constitutionnelle de 1991 où ont été rédigés les Droits fondamentaux des peuples originaires.

« La première action, fondamentale, est la résistance des peuples à chaque étape, depuis la conquête espagnole jusqu'à maintenant. Une fois que l'on a reconnu qui était l'agresseur, quelle stratégie il use, quels objectifs il a, et, en prenant en compte ces éléments, le peuple se réorganise en s'appropriant ce dont il a besoin pour résister à l'agression. Voir, penser et agir. C'est le cadre général. Et là s'abat cette agression du néolibéralisme, du Plan Colombie, de la globalisation et des multinationales qui sont les bénéficiaires de tout ceci. » raconte Manuel Rozental, médecin, « communicateur », stratège et activiste colombien exilé au Canada, fondateur et premier coordinateur du Tissu de Communication et Relations Externes de l'Association de Cabildos Indigènes du Nord du Cauca (ACIN). 



Quel est le contexte de lutte sur le territoire ? Quels sont les ressources qui sont en jeu ?

C'est la toile de fond : ce qui a été analysé par l'ACIN et par tous les peuples indigènes de Colombie durant trois ans c'est qu'avant les propriétaires terriens venaient pour créer de grandes haciendas et exploiter la terre et les indigènes, les afro-colombiens et les paysans. Ce qui a changé récemment c'est que maintenant la dispute territoriale est encore pire et elle se joue avec un acteur différent, corporatif, supranational et transnational : un acteur externe. C'est ce qui se joue dans tout le pays. La général Pace, à l'époque commandant du Commando Sud des États-Unis (puis commandant pendant la Guerre d'Irak et finalement commandant de toutes les forces des USA), a expliqué au congrès des États-Unis qu'il y avait cinq motifs de sécurité nationale pour les nord-américains sur le continent : l'eau, l’oxygène, le pétrole, la biodiversité et l'activité minière. Juste après sort le document du Plan Colombie.

Et le document relatif à ce Plan, élaboré aux États-Unis, parle d'une occupation territoriale dans le but d'accéder aux ressources vitales pour les corporations transnationales et le capital que représente et sert les États-Unis. Dans la zone Nord du Cauca il y a toutes ces ressources, mais en plus il s'agit d'un couloir stratégique entre la côte pacifique et les plaines orientales, et, avant tout, c'est le cœur de la résistance populaire non-violente (ce qui ne veut pas dire pacifique) au projet d'occupation territorial.

Qui sont ceux qui exécutent cette politique dans le Cauca ?

Il y a deux composants. Il y a une stratégie centrée sur le militaire, très sophistiquée et de longue date, qui est l'intention de transformer la guerre, et peu importe d'où elle vient, en une manière d’accéder aux territoires stratégiques. C'est quelque chose qu'il est difficile de comprendre depuis l'extérieur, selon la logique qui affirme qu'il y a un camp armé des gentils, et un camp armé des méchants. Mais toujours est-il que depuis un point de vue géostratégique, il importe peu que la guerre vienne des insurgés ou des combinaisons de paramilitaires ou l'armée, police et forces armées de l’État, légaux ou illégaux, ce qui est est important c'est que le résultat final de la guerre soit l'expulsion et la spoliation du territoire pour accéder à ces ressources et désarmer la résistance.

C'est le point de vue militaire. Mais le Plan Colombie combine terreur et guerre avec la propagande et la politique publique. La Plan Colombie parle de « Consolidation », ce qui signifie le transfert de fonds à des programmes sociaux : santé, éducation, logement, alimentation, marchés et contrôle des militaires. C'est la carotte et le bâton. Le message pour la population est : au choix : ou vous vous soumettez à ces politiques et en échange vous donnez le territoire et le travail aux multinationales ou vous prenez des coups de bâton. C'est à cela finalement que contribuent les insurgés (guérilla), dans le Nord du Cauca, qui est dans le secteur d'influence des FARC.

D'autres part on peut voir la présence de nombreuses ONG de gauche ou de droite sur le territoire, avec chacune son langage, mais qui viennent toutes supplanter l’État en termes de plan sociaux, divisant au passage les communautés ou substituant par exemple les cultures et la projection collective pour leur bénéfice propre et finalement celui du régime, c'est à dire, de l'accumulation de capital des transnationales. Si les communautés n'acceptent pas, la réponse est qu'il n'y a pas d'argent et qu'il y a la guerre. Les insurgés et l'armée viennent occuper le territoire, avec entre 15 000 et 30 000 soldats, en plus de la police et de toutes classes de services secrets militaires, et en même temps on voit plus de FARC que jamais dans l'histoire du Nord du Cauca, qui transforment le territoire ancestral et autonome en un théâtre d'opérations militaires. C'est la même dynamique que l'on observe pour tous les peuples indigènes du pays.

Et quelles sont les action menées par les peuples indigènes ?

La première action, fondamentale, est la résistance des peuples à chaque étape, depuis la conquête espagnole jusqu'à maintenant. Une fois que l'on comprend que le modèle économique actuel est le problème fondamental, tout devient clair, et ce qui est clair c'est que tous seuls nous ne pouvons rien. Jusqu'à maintenant le mouvement indigène, et en particulier le peuple Nasa, avait lutté pour résister et défendre son identité et sa culture. Ce qu'il continue de faire, mais maintenant il comprend que pour le réussir, il faut s'unir avec d'autres peuples, d'autres cultures car ce projet de spoliation et d’ethnocide est global et l'agresseur n'est même pas sur son territoire, mais est transnational et supra-gouvernemental. C'est là que se prend la décision éthique et stratégique consolidée dans un agenda qui commence par le modèle économique et ses stratégies de terreur, de propagande et de guerre. Reconnaître et dépasser enfin le fait que nous, les peuples de Colombie, nous n'avons pas, nous n'avons pas pu construire d'agenda propre et que par conséquent nous allons négocier pour obtenir quelques miettes de notre oppresseur. En parallèle, du fait que les paramilitaires comme la guérilla tuent les gens, en 2001 se rétablit la garde indigène pour exercer le contrôle communautaire sur le territoire avec des hommes, des femmes et des enfants. Avec ces deux choses combinées nous avons pris la décision -la première en 2001 mais la plus grande en 2004 – de créer cet agenda et de convoquer le Premier Congrès Indigène et Populaire. La « Minga » part de Popayan et arrivera à Cali, des montagnes jusqu'à la route panaméricaine . Ce fut l'année du pic de popularité d'Uribe, qui a été surpris de s'entendre dire qu'ici il n'est pas populaire et que nous ne voulons pas de son modèle de libre commerce.

Par Collectif Colombiens au Sud.